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LA PRISE DE PLEWNA
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Ce matin-là, Nicolas Boris, soldat au régiment Preobrajenski, de planton chez le général prince Kalinoff, reçut de son chef l’ordre de porter immédiatement une lettre de service au colonel Fouchkine.

— Et surtout, recommanda le général, tâche de voir le colonel en personne, et rapporte-moi un reçu.

Boris partit pour la Grande-Moskoï où le colonel Fouchkine occupait un magnifique hôtel. Le chasseur à la porte était occupé à savourer le stichin et le katcha du déjeuner ; aussi, reconnaissant un homme du régiment, il ne se dérangea pas pour le recevoir. Sans doute, le reste de la valetaille – il était environ deux heures de l’après-midi – était également occupé à semblable besogne réparatrice, car le planton parvint dans le grand salon au premier étage sans avoir rencontré âme qui vive

Là, il chercha à s’orienter : accrochés à la muraille, les portraits du czar, de l’impératrice Marie Theodorowna, et les enfants Nicolas Alexandrowitch, Georges Michel et la princesse Olga ; au centre, une grande table ronde servant aux réunions du Conseil, avec un tapis vert, sur lequel étaient étalés le col du colonel, sa montre et sa tunique à haut collet rouge : sur une chaise le pantalon à bandes ; aux quatre angles du salon, quatre portes fermées.

Le pauvre Boris était très perplexe ; aussi, après avoir toussé timidement, frappé du talon sur le tapis pour signaler sa présence, il se décida à regarder aux serrures. Par la première il aperçut une salle à manger quelconque ; par la seconde un petit bureau vide ; mais par la troisième, il eut une joie.

Dans un boudoir oriental, encombré de coussins et de riches étoffes brodées à Tiflis, il vit enfin le colonel Fouchkine. Sans doute la chaleur du poêle devait être accablante, car le brave officier était en simple tenue du dieu Mars, n’ayant gardé que ses bottes éperonnées, et sa mâle poitrine, velue comme un bonnet de Cosaque, se profilait sur les tentures sombres.

À côté de lui – était-ce bien à côté ?… – enfin, dans une position un peu inférieure, comme il sied à une servante, il avait la jolie camériste Katerina Kabanowa, charmante avec son kakoshnick national et son sanafan tout brodé de soie multicolore et ses bas mauves moulant deux jambes qui émergeaient merveilleuses dans une envolée de jupes.

Le colonel était en train de raconter à Katerina, très intéressée, la prise de Plewna. Sans doute, il se revoyait absolument à cette glorieuse époque de sa vie militaire ; car très rouge, très ému, il entrecoupait son récit de profonds soupirs, simulant le mouvement d’un chef qui galope en grimpant à l’assaut, et, terminant par cette phrase d’une si crâne allure :

— …À ce moment, les tambours battent, les clairons sonnent, nous entrons dans la place… et la décharge est générale.

Nicolas Boris n’avait pas perdu un détail de ce spectacle toujours instructif, surtout lorsqu’il s’agit d’un colonel, mais il restait rêveur, tortillant sa longue moustache, comprenant que, s’il dérangeait son supérieur dans un pareil moment il avait de grandes chances d’être mal accueilli, – qui sait ? – peut-être d’attraper quelques jours de prison ou quelques coups de knout… Cependant, il fallait bien remettre la lettre, c’était la consigne… et le général prince Kalinoff avait demanda un reçu !…

Après avoir réfléchi, le planton laissa l’ordre de service bien en vue sur le tapis vert, puis, frappé d’une idée subite, pour prouver qu’il était venu jusqu’au salon, il emporta la chaîne et la montre posées sur la table. Hâtons-nous de dire que le brave Boris n’avait nullement intention de voler ; il voulait seulement conserver une pièce à conviction ; aussi étala-t-il la chaîne et les breloques d’une manière très apparente sur le plastron écarlate de sa tunique. Au moins si Kalinoff disait : « Tu n’as pas porté la lettre », Boris pourrait répondre : « Que même j’ai rapporté la montre ». Dans tous les pays les soldats ont des raisonnements de cette force.

Quand le colonel Fouchkine eut brillamment terminé le récit de la prise de Plewna, il rentra dans le salon pour se remettre en tenue régulière, tandis que de son côté la jolie Katerina, munie de quelques roubles compensateurs, remontait à sa chambre pour réparer le désordre de sa toilette et s’inonder d’eau de Cologne russe connue pour ses propriétés lustrales. Il aperçut aussitôt la lettre de service déposée, mais il ne trouva plus sa montre, et pour cause. Il sonna le chasseur.

— Par les Saintes Images ! s’écria-t-il, qui a apporté cet ordre ?

— Mon colonel, je n’ai vu entrer qu’un homme du régiment Preobrajenski.

— Tu es bien sûr que personne d’autre que lui n’est venu à l’hôtel ?

— Personne, car pour tout autre, je n’aurais pas laissé monter.

— Alors c’est ce soldat qui aurait osé me prendre ma montre ! C’est bien extraordinaire ; saurais-tu au moins le reconnaître ?

— Ma foi, non, mon colonel, j’étais en train de déjeuner, je n’ai pas beaucoup regardé…

— C’est bon, je vais faire mon enquête moi-même.

En proie à une fureur indicible, le colonel Fouchkine envoya immédiatement à son régiment l’ordre de former pour la revue à pied, sur deux rangs, à files ouvertes, dans la cour du quartier et en conservant la tenue dans laquelle chacun se trouvait. Immédiatement, les soldats dégringolèrent des chambres, qui en tunique, qui en capote, qui en veste d’astic, les uns en bonnet, les autres en casquette. Tout le monde devait être présent, même les hommes de service, même la garde, même les plantons ; ceux-ci coiffés du haut shako furent places à la droite, et, parmi eux, notre Nicolas Boris.

Dix minutes après, le colonel Fouchkine faisait son entrée, sanglé dans son uniforme, la casquette à turban rouge, enfoncée sur les yeux et l’air absolument rébarbatif, Ses yeux flambaient sous les sourcils gris et touffus ; les favoris drus et raides se reliaient à une moustache blanche hérissée ; dans la cour du quartier plus d’un soldat tremblait, se vouant à tous les saints du Paradis et invoquant par la pensée le petit père Alexandre III.

Les mains ferrure le dos, le bâton sous le bras, le colonel passait ainsi à pas comptés entre les rangs, regardant ses magnifiques soldats dans les yeux, et persuadé d’ailleurs qu’en sa qualité de physionomiste, il saurait, à première vue, reconnaître le coupable, rien qu’à son trouble. Mais jusqu’ici personne n’avait bronché. Chacun, les talons réunis, la main sur la couture du pantalon, restait le regard à quinze pas, fixé dans une immobilité de statue.

Le colonel, qui avait commencé par la gauche, allait se désespérer, son humeur était massacrante, et, faute de trouver son voleur, il pestait contre tout, la tenue, la barbe, les cheveux, les boutons mal cousus, les bottes mal cirées – c’est par ces inspections à l’improviste qu’un commandant de corps se rend un compte exact de la manière de servir. Ah ! la pensée de la jolie Katerina Kabanowa était bien loin !… Pour le moment, il ne rêvait que punitions exemplaires, emprisonnement et déportation en Sibérie.

Un voleur au régiment de Preobrajenski, un soldat d’élite commettant une escroquerie à l’égard de son colonel, dépositaire de l’autorité, du représentant du czar, et, par conséquent de la Divinité ! Tout s’en va, décidément, le respect, la discipline, la hiérarchie, tout s’effondre dans le bouleversement, dans les idées apportées par les infâmes nihilistes. La fin de l’autocratie, la fin de la Russie, la fin du monde !…

Et tout cela parce que Fouchkine avait perdu sa montre.

Tout à coup, parvenu aux hommes de service, il aperçut Nicolas Boris, les talons réunis, la poitrine effacée, la tête haute, étalant impudemment sur son plastron la chaîne, la fameuse chaîne, avec les breloques. Il tira le mousqueton et la montre apparut à son tour, Cependant le soldat restait impassible. Le colonel approcha son nez à un centimètre de celui du soldat ;

— Tu as une bien belle montre et une superbe chaîne.

— Oui, mon colonel.

— Où as-tu gagné cela ?

— À la prise de Plewna.

— Qu’est-ce que tu dis ? rugit Fouchkine.

— Parfaitement, mon colonel, au moment où les tambours battaient, où les clairons sonnaient. Nous entrions dans la place… et la décharge était générale.

Fouchkine, ahuri, reparla Nicolas. Il avait donc tout entendu, qui sait, peut-être avait-il tout vu ?… Que dirait la colonelle si elle apprenait les ébats de son seigneur et maître avec la soubrette ? Que dirait le général prince Kalinoff s’il y avait scandale et si l’histoire remontait jusqu’à l’empereur !…

— Mon garçon, dit-il, très radouci, tu fais bien de garder cette montre, et je suis sûr que tu l’as bien gagnée. En souvenir de la prise de Plewna, je te nomme caporal.

MANQUE DE MÉMOIRE
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Comme j’ai bien fait de louer une chambre sur la rue ! se disait le vicomte Jacques de Charleval en s’accoudant sur le balcon de la grande fenêtre qui, à l’hôtel de l’Italia-Una, donnait sur le Corso. J’ai de là un coup d’œil féerique. Et, de fait, dans la grande rue de Rome, tout ensoleillée, la longue procession de pèlerins se déroulait, se rendant vers le Quirinal, avec le pittoresque de leur costume, où chaque nationalité apportait sa note diverse. Toutes les façades, drapées en damas rouge avec des crépons d’or, étaient garnies de spectateurs.

Partout, au milieu du bruissement de la foule, retentissait le cri : Eccolo qui ! tandis que, le long de la route, des chanteurs ambulants accompagnaient de leur guitare le fameux air :

Contemplando fisso fisso
Le fateze del mio ben,
Quel visetto cosi lisso,
Quella bocca, quel bel sen !

Bien étroits les trottoirs romains ; au lieu de les restreindre à la proportion d’un ourlet, pourquoi ne leur donnait-on pas une marge du genre de celles que la librairie moderne a adoptées pour les livres, et où le papier blanc prévaut si largement sur le texte ? Charleval faisait ces réflexions philosophiques tout en s’amusant beaucoup de l’embarras d’une grosse lady anglaise, étouffée par la foule d’abord et par son corset ensuite. Ses efforts pour supprimer ne réussissaient même pas à comprimer. Les baleines impuissantes avaient affaire à trop forte partie pour retenir de semblables prisonniers, il aurait fallu une camisole de force, et ces appas toujours prêts à s’échapper rappelaient la phrase du roi Ferdinand à son ministre lui proposant des projets d’uniforme pour les troupes napolitaines :

Vestite le come volete ; scaparenno sempre.

Derrière la lady, il y avait un digne pater-family, et derrière une jeune miss adorable, avec son corsage en drap Suède orné d’applications aubergine. Blonde, avec des yeux qui paraissaient refléter l’azur du ciel, elle était jolie comme le sont les Anglaises quand elles se mêlent de l’être, – une véritable tête de keepsake, – et en passant elle jeta comme un regard d’envie et de reproche vers Jacques, qui s’étalait confortablement sur la balustrade de la fenêtre, tandis qu’eux – les pauvres – ne voyaient rien de la procession.

Le soir, notre ami s’apprêtait à aller jusqu’à la Chiesa-Nuova, où il y avait une grande soirée chez la comtesse Aqua-Sacerty, lorsque Luigi, le garçon d’hôtel, lui remit une carte :

Sir John Calling Bart
Conseiller aux États de Sa Majesté la reine d’Angleterre.
Avec sa femme Deborah, sa fille Margaret
et son fils Richard, lieutenant aux dragons-garde.

Comme la carte était gravée, il était évident que la famille du baron Calling était une et indivisible, comme la république française, et résolue à maintenir en tous temps et en tous lieux son intégrité.

Pourtant, cette fois, sir John se présentait seul.

— Introduisez le baronnet, dit Jacques.

— Monsieur, dit celui-ci en saluant, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais nous sommes voisins à l’hôtel de l’Italia-Una.

Charleval s’inclina d’autant plus gracieusement qu’il avait reconnu le pater-family de la matinée et que son imagination lui faisait revoir la robe en drap Suède avec applications aubergine.

— Seulement, continua le digne gentleman, tandis que votre chambre a deux fenêtres sur le Corso, notre appartement n’a que six fenêtres sur la cour, ce qui nous oblige, quand nous voulons contempler les processions, à aller nous mêler au peuple dans la rue. Alors, pour le grand pèlerinage de demain matin, nous avons pensé à vous louer – s’il n’y avait pas indiscrétion – votre deuxième fenêtre. Fixes vous-même votre prix.

— Monsieur, dit Jacques un peu blessé, je ne loue pas ma fenêtre, mais je serais très heureux de la céder gratuitement à vous… et à votre gracieuse famille.

— Much obliged, sire. Alors, nous pourrons venir à dix heures ?

— C’est entendu.

On se quitta après force shake-hands d’une extrême cordialité, puis le vicomte se rendit à la soirée de Chiesa-Nuova. La comtesse Aqua-Sacerty se montra d’une affabilité exquise pour le noble étranger, cédant sans doute à cette affinité qui – n’en déplaise à M. Crispi – rapproche les races latines ; Jacques flirta, soupa, peut-être bien autre chose encore… si bien qu’il rentra fort tard et le lendemain matin, la vérité m’oblige à dire que lorsqu’il se réveilla, il avait tout à fait, mais là tout à fait oublié sir John Calling Bart et sa famille indivisible.

Comme il se sentait un tantinet mal aux cheveux – ah ! ces Italiennes – il chercha dans l’eau froide une réaction salutaire, et après s’être vigoureusement épongé dans son tub, il allait sonner pour demander son peignoir, lorsque précisément on frappa à sa porte. Évidemment ce ne pouvait être que Luigi.

D’une voix sonore il cria : « Entrez » puis il eut tout à coup l’impression que la porte ouverte donnait accès à une invasion. Il se retourna. C’était toute la famille Calling qui faisait triomphalement son entrée, les dames en tête de la colonne.

— Shocking ! s’écria lady Calling stupéfaite, nous n’étions pas venus pour voir cela !

— A shame ! murmura miss Margaret, rouge de honte, qui du coup se laissa tomber dans un rocking-chair, juste en face le tub.

Quant à Charleval, ahuri, désespéré de son costume naturaliste, il courait ruisselant d’eau, éperdu, à travers la chambre, cherchant quelque chose pour se couvrir. Enfin il court vers la table, saisit son chapeau et se coiffe, comme un président de chambre française aux beaux jours du parti national. Évidemment l’intention était bonne, mais au point de vue du cant et de la respectability c’était tout à fait insuffisant. Du moins ce fut l’avis du baronnet, qui, aidé de lady Deborah, arracha Margaret du rocking-chair, puis toute la bande exécuta une retraite auprès de laquelle celle des Dix-mille ne fut que de la Saint-Jean.

— Eh bien, j’ai fait là de la belle besogne ! se dit Jacques ; mais au fait, pourquoi ces insulaires ne se sont-ils pas fait annoncer ? C’est égal, miss Margaret était bien touchante dans son désespoir. Bah ! N’y pensons plus.

Au contraire, il se mit à y penser beaucoup, Cette fois, complètement rhabillé, il se replaça à la fenêtre pour contempler à nouveau la procession, mais son imagination était ailleurs. Malgré lui il revoyait ce joli visage, ce teint de lis tout à coup empourpré par la honte, tandis que les grands yeux terrifiés se promenaient tout le long du torse et semblaient y deviner je ne sais quelles monstruosités inconnues. Évidemment les comtesses Aqua-Sacerty avaient bien leur charme et, grâce à leur expérience perverse, à leur science du plaisir, elles vous faisaient passer une nuit exquise ; mais quand même, cela ne valait pas la jeune fille d’une pureté liliale, ignorant tout et cependant désirant tout comme d’un vague instinct. Quel délice d’avoir dans ses bras une blonde enfant dont on serait en même temps le professeur et l’initiateur, à laquelle on ouvrirait graduellement l’accès des paradis artificiels, qui vous tendrait des lèves, des lèvres qui n’auraient encore été effleurées par aucune lèvre, et qui, au lieu de l’haleine cantharidée de la pécheresse, exhaleraient je ne sais quel doux parfum de lilas et d’iris.

Il en était là de ses réflexions, fort peu, d’ailleurs, en rapport avec les psaumes latins psalmodiés dans la rue, lorsqu’on frappa à nouveau. Instruit par l’expérience, Jacques s’inspecta de la tête aux pieds, il était absolument correct.

— Entrez, cria-t-il à nouveau.

Cette fois, ce fut un superbe géant de six pieds, à la moustache rousse, qui fit son entrée en s’annonçant :

Richard Calling, lieutenant aux Dragons-guards, on her Majesty’s service.

Lui aussi faisait partie de la famille indivisible.

— Monsieur, commença-t-il, vous avez, malgré vous, je le reconnais, gravement insulté ma sœur.

— J’ai mis mon chapeau, riposta Jacques, je n’avais rien d’autre sous la main. En France, c’est ainsi qu’on rétablit le calme dans les assemblées agitées.

— Cela n’est pas suffisant.

— C’est possible, et je suis tout disposé à vous rendre raison. Je vous laisse le choix des armes.

— Dans l’armée de notre gracieuse reine, on ne se bat pas ! Mais vous avez compromis Margaret. Elle a cinq cents livres sterling de dot… et nous sommes inscrits sur le peerage. Voulez-vous devenir mon beau-frère et rendre l’honneur à Margaret en l’épousant Est-ce dit ?

— Ma foi, c’est dit ; cela m’apprendra à n’avoir pas de mémoire… Mais croyez bien, mon cher lieutenant, que je ne suis pas à plaindre et que je rendrai miss Margaret très heureuse.

— Oh ! j’en suis sûr. Vous lui avez causé une impression ! Elle vous trouve un homme superbe ; vous réalisez tout à fait son idéal.

Et voilà, comment la carte gravée de sir John Calling Bart s’est augmentée d’un nouveau nom : celui de son gendre le vicomte Jacques de Charleval.

La famille est toujours une et indivisible.

CASQUE ET CUIRASSE
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« Il n’y a que les montagnes qui ne
se rencontrent pas. »

Au cercle militaire, le dîner avait été très animé, chacun commentant à sa façon les incidents de la dernière revue et expliquant sa préférence motivée pour telle ou telle armé.

— Voyez-vous, affirma le gros capitaine Chavoye – ce colosse dont la cuirasse ressemble à une guérite dans laquelle on pourrait donner des rendez-vous secrets – vous direz tout ce que vous voudrez, mais il n’y a encore que les coquillards.

— Vous avez sans doute vos raisons pour être de cet avis-là, insinua aigrement le petit Saint-Machin, des chasseurs à pied.

— Regardez la foule qui garnit les tribunes. Je ne dis pas qu’elle ne fasse pas un certain succès à l’infanterie, cette reine des armées – saluez, Saint-Machin – mais les hussards, les chasseurs, coquets, fringants, pas solides ; plus de forme que de fond ; les dragons, ah ! les pauvres amis ! on leur a donné une lance qui paralyse leur main gauche et alors il y a un flottement, un flottement dans les escadrons !… Tandis que les cuirassiers, bardés de fer, avec leur poids, leur taille, leurs grands chevaux, c’est bon, c’est fort, c’est solide ; on sait qu’on peut compter là dessus sans défaillance, sans désillusion… et c’est ce qui fait notre succès auprès des femmes.

— Heu ! heu ! Pas de désillusions… dit le docteur Tannin – officier d’académie, s. v. p.

— Nous autres hommes de science, nous savons qu’il ne faut pas se fier à l’aspect extérieur ; la vigueur musculaire n’a rien à faire avec la force nerveuse, et certains petits hommes comme Saint-Machin, par exemple, peuvent être, en amour, des champions autrement râblés que certains hercules de ma connaissance.

On applaudit avec des rires de jalousie satisfaite, mais Chavoye, sans se décontenancer, envoya un coup de poing sur la table qui gémit douloureusement, et continua ;

— Ah ! vous niez les succès des gros frères auprès du sexe ! Eh bien ! je n’ai pas l’habitude de me vanter de mes faibles avantages physiques – au reste, la discrétion est le premier devoir du chevalier français… mais voulez-vous que je vous raconte ma dernière conquête, le jour de la fête nationale ?

— Oui, oui, racontez, chevalier discret ! Et pas trop d’astragales !

— Eh bien ! messieurs, j’avais conduit sur le terrain de Longchamp mon quatrième escadron, sans contredit le plus beau de l’arme. Quatre pelotons carrés, pas de files creuses, trois marchis réengagés, dont le chef ; deux sous-lieutenants blonds, deux lieutenants bruns, et un capitaine en second roux, – d’un roux superbe, – des casques astiqués à la gourmette, des cuirasses comme des miroirs, des chevaux luisants, entraînés, et, pour compléter ce spectacle grandiose, moi, bibi, en tête, avec ma tenue numéro 1, mon plumet, mon harnais neuf en cuir fauve, et… la prestance que vous savez.

— Ce que j’aime dans Chavoye, c’est sa modestie exquise.

— C’est comme ça. Nous arrivons devant Bagatelle, et, là, auprès du Moulin, j’aperçois une Anglaise, ah ! mes enfants, la belle femme ! Elle avait une robe en faille vert d’eau recouverte de gaze de soie de même teinte, et sur la tête une espèce de chapeau Watteau en tulle plissé, sous un voile de tulle vert d’eau se nouant sous le cou…

— Une Anglaise épinard ?

— …J’aime le vert ; c’est la couleur de l’espérance ; mais ce qui me plaisait surtout dans mon Anglaise, c’est qu’en femme, elle était aussi grosse que moi. Sa poitrine bombait devant comme un plastron d’acier, à l’épreuve de la balle, et par derrière, il y avait un sacré paquetage de campagne, en portemanteau avec la trousse complète…

— Chavoye, vos descriptions manquent de poésie.

— Enfin, c’était une gaillarde qui aurait pu casser les fers Charlier en s’asseyant dessus. Précisément, en arrivant devant elle, il y a un ralentissement dans la colonne, et me voilà arrêté, le poing sur la hanche, campé à cheval, à côté de ma lady debout dans sa voiture. Je la regarde en frisant ma moustache, elle me regarde, puis tout à coup, avec un joli accent britannique :

— N’est-ce pas, monsieur ? Captain horseguard ? life-guard ?

— Non, madame, capitaine de cuirassiers… pour vous servir.

— Oh ! splendid ! Quel quartier ?

— École militaire au Champ de Mars, quatrième escadron.

— Thanks.

— Je préviens les élèves de l’École de guerre que ça veut dire « merci ! » Puis elle me tend sa large main, – elle devait ganter du huit un quart – et me donne une étreinte qui me brise les doigts. Derrière moi, le brigadier Cabirol rigolait, flatté quand même pour l’honneur de l’arme. Nous défilons comme des amours, et, quand nous repassons au galop devant le Moulin, dans notre belle marche en bataille, j’aperçus à travers un nuage de poussière mon Anglaise qui, émue, attendrie, avec des yeux plus grands que nature, agitait son mouchoir de dentelle, me criait :

— Hip ! Hip ! Hurrah ! À bientôt dearest, à bientôt !

Nous redescendons en colonne par pelotons l’avenue du bois de Boulogne, l’avenue Kléber, et nous arrivons au quartier.

— Mon capitaine, me dit le maréchal des logis de garde, une dame est venue pour demander le commandant du 4e squadron. Elle a dit squadron. Alors nous lui avons donné votre adresse : 12, avenue Bosquet.

— Une dame comment !

— Ah ! une belle femme ! Tout le poste était dans l’admiration.

— Plus de doute. C’était mon inconnue. Ah ! elle n’avait pas été longue à rappliquer, celle-là. Je pique au galop avenue Bosquet, je me précipite dans mon rez-de-chaussée et je trouve l’Anglaise installée au salon. Je me jette à ses pieds – des pieds énormes – je couvre sa main de baisers, et je lui demande la permission d’aller me déharnacher.

— Du tout ! du tout, me dit-elle, restez comme ça. Hip ! Hip ! Hurrah !

— Comment ! vous voulez que je conserve mon casque et ma cuirasse !

— J’y tiens absolument. Mon mari, sir John Halifax, était life-guard aux blues ; vous me rappellerez mon mari. Il était plus mince, mais aussi grand que vous.

— Patatras. Le mari était plus mince, alors je comprends, à la rigueur… mais moi avec ma corpulence… sans compter le plastron de lady Halifax, et son portemanteau… En vain j’essayai d’un moyen de conciliation en lui proposant de rester casqué, mais d’enlever la cuirasse, la satanée cuirasse qui bombait en avant et constituait un obstacle insurmontable à tout épanchement sérieux ; autant vaudrait essayer de jouer au bilboquet avec deux boules. Mon Anglaise resta inexorable ; c’était à prendre où à laisser, Ce qu’elle aimait, c’était non pas le bipède Chavoye, mais le cuirassier Chavoye ; elle me voulait cuirassé… Hip ! Hip ! Hurrah !… ou pas du tout.

» Ah ! lui dis-je avec tristesse, je vois bien, madame, que nous ne nous rencontrerons jamais !

— Alors, dit le petit Saint-Machin, vous en avez été pour votre courte honte, mon pauvre coquillard. Moi j’aurais conservé la cuirasse, sans me gêner.

— Voyez-vous ! exulta le docteur Tannin. Qu’est-ce que je vous disais ?

— Attendez donc, messieurs, attendez donc ! Vous triomphez trop vite.

J’étais là, très penaud, très perplexe, lorsque tout a coup je me suis rappelé mon cours de fortifications à Saint-Cyr : Mettre toujours les déblais du même côté de la route, de manière à diminuer les obstacles. Alors, j’ai accumulé tous les déblais du même côté… et c’est lady Halifax qui a endossé mon armure.

— Et alors le résultat ? Capitaine, dites-nous le résultat !

— Messieurs, je n’ajouterai modestement qu’un mot : Hier, c’était l’Anglaise qui avait la cuirasse… Aujourd’hui, c’est moi qui ai le casque. Hip ! Hip ! Hurrah !

OLGA KRATIEFF

Je l’ai reconnue hier devant Saint-Philippe, Olga Kratieff, ma chère toquée, la grande protectrice des opprimés et des faibles, manifestant une fois de plus, à sa façon, en faveur de ce qu’elle croit être le bon droit et la justice. Huchée sur l’impériale de la seule voiture sortie, je crois, sur la ligne Gare de Lyon-Saint-Philippe du Roule, elle avait enlevé le chapeau en paille du monte à défaut, quelque palefrenier faisant ce jour-là le service de cocher, et, après lui avoir arraché son fouet, elle le criblait de coups d’ombrelle en pleine figure, et cela à la grande joie de la foule amassée devant le bureau des omnibus.

L’automédon ahuri par cette attaque imprévue avait lâché les rênes, et sans même songer à se défendre, avait préféré descendre de son siège et abandonner sa voiture en détresse. Alors, à son tour, Olga descendit l’escalier dignement, posément ; ayant sur son visage très pâle à satisfaction du devoir accompli ; puis, sans souci des ovations et des quolibets, elle disparut par la rue de la Boëtie.

Et, en la regardant s’éloigner, un peu vieillie, mais encore belle d’une beauté étrange je revis tout à coup un chapitre de ma vie de garçon, alors que le cœur battait si vite et que le cerveau surexcité était prêt à concevoir je ne sais quelles folies. Elle avait toujours ses yeux de chien mouillé, ce regard extatique de la prêtresse du dévouement, poussant l’enthousiasme jusqu’à la naïveté, capable de tous les sacrifices, et mon Dieu ! avouons-le aussi, de toutes les sottises, se laissant toujours emballer par le premier mouvement, persuadée que celui-là, seul était le bon.

Ah ! la bizarre créature ! Bien Russe, celle-là, avec ses idées de révolte, de progrès et de révolution sociale, et certainement très déséquilibrée, si j’en juge par le motif de l’amour qu’elle ressentit un moment pour moi.

Après un dîner au cercle avec Grangeneuve, d’Authoire et Follambraye – il s’agissait de manger un certain faisan tué par Grangeneuve et l’on avait arrosé le volatile de quelques vieux crus recommandés par le sommelier – nous avions décidé de finir la soirée au théâtre de Cluny. Vous étions très gais, de cette gaieté saine et un peu bruyante de camarades qui se sentent en confiance, et, tandis que la voiture nous emportait vers le boulevard Saint-Germain, nous voyions la vie très rose à travers la fumée de nos cigares.

— Qu’est-ce que nous allons faire à Cluny ? dit tout à coup d’Authoire.

— Eh bien, répondit Follambraye, nous verrons des petites femmes. La revue est remplie de petites femmes.

— Bah ! soupira d’Authoire, voir des petites femmes, et puis après ?… C’est bien peu de chose auprès de l’éternité. Il faudrait trouver quelque invention moins banale pour corser notre soirée. Voyons, Richard, tu n’as pas une proposition à nous faire ?

— Mes enfants, il ne faut pas me demander d’avoir du génie après dîner. Je me contente de me laisser vivre, et me sens parfaitement heureux avec vous trois, n’importe où nous rions.

Tout à coup, Grangeneuve s’écria :

— Eh bien, moi, j’ai une idée, et je crois qu’elle ne serait certainement pas venue à tout le monde.

Et il tira triomphalement de sa poche un beau fez écarlate, orné d’un magnifique gland d’or.

— Qu’est-ce que ça ? C’est ton idée ?

— Oui, c’est mon idée… mais c’est en même temps une coiffure royale qui m’a été donnée tantôt par mon jeune ami, le roi Abdallah – vous savez, ce petit négrillon si intelligent que promène partout le capitaine Dessoles.

— Et que diable veux-tu que nous fassions de ton fez ?

— Voilà. : Avez-vous remarqué, messieurs, comme notre ami Richard, avec son teint mat et sa moustache noir bleu, a l’air oriental ?

Je protestai avec indignation :

— Dites tout de suite que je ressemble à un rastaquouère.

— Non, pas rastaquouère, mais oriental, certainement. Qu’il mette plutôt le fez, vous allez voir.

J’aplatis mon claque sous mon bras, et, me pliant à leur douce manie, je coiffai le bonnet rouge, me disant qu’après tout, Louis XVI en avait fait autant. Aussitôt il n’y eut qu’un cri dans la voiture :

— C’est Ramsès ! C’est Omar Pacha ! C’est Aménophis ! C’est Salifou ! C’est Norodom !

Et, tandis que je saluais avec modestie, Grangeneuve continua avec volubilité :

— Oui, messieurs, vous avez tous trouvé qu’il suffisait d’un fez pour donner à notre ami un aspect vraiment royal. Eh bien, ce soir, il sera roi – le roi Norodom si vous voulez. Nous allons l’installer dans une avant-scène et le combler des plus grands égards.

Cette proposition fut acclamée. Vous savez, quand on se met à être idiots… Bref, que voulez-vous qu’il fit contre trois ? Qu’il cédât. Je compris donc que je n’avais qu’à m’incliner devant la volonté de mes sujets – la seule façon d’être un monarque bien « fin de siècle » – et, affublé de mon fez, je descendis noblement de voiture. Tandis que d’Authoire, chapeau bas, me donnait la main, Grangeneuve et Follambraye, également tête nue, me précédaient devant le contrôle. Les trois contrôleurs se levèrent et saluèrent très bas, en nous indiquant l’avant-scène de première.

Là, je me carrai dans un fauteuil sur le devant de la loge, la main passée dans mon gilet, tandis que mes trois amis se tenaient respectueusement debout derrière moi. De temps en temps, je tournais négligemment la tête vers l’un d’eux pour demander un renseignement qu’ils me donnaient en s’inclinant jusqu’à terre.

Ah ! le pouvoir a du bon ! Mon fez à gland
d’or faisait merveille, et, pendant tout le
premier acte, la salle n’eut d’yeux que pour
moi. La commère de la revue, elle-même,
avait des distractions, et je vis le moment où
le « pari mutuel » ne pourrait jamais finir
son couplet. Toutes les lorgnettes étaient
braquées vers l’avant-scène, et l’on se disait :
Qui est-ce ? Qui est-il ? C’est au moins un
prince, ma chère.

Vis-à-vis de nous, dans l’autre avant-
scène, il y avait une femme blonde, d’aspect
slave, qui me dardait avec des yeux méchants. On sentait l’ennemie. Il y avait dans
ce regard du dédain, de la haine, et volontiers elle eût crié aux spectateurs qui me
dévisageaient :

— Peuple stupide ! Toujours
tout prêt à t’agenouiller devant les tyrans !
Mais écoute donc le « pari mutuel » et laisse là ce monarque exotique qui a sûrement sur la conscience une foule d’atrocités et de crimes !

Le premier acte fini, je me promenai dans les couloirs, d’un pas majestueux, raide, impassible, faisant mon petit Carnot, tandis que mes trois acolytes me suivaient comme une escorte d’honneur. La foule entassée sur notre passage formait instinctivement la haie ; on se bousculait pour mieux me voir. Quelques personnes me firent même un salut que je rendis le plus gravement possible, et les gardes républicains de service rectifièrent la position et se mirent au port d’arme.

Seule, la Russe s’empressa de me tourner le dos avec affectation. De même autrefois les triomphateurs dans l’ancienne Rome rencontraient des esclaves chargés de les insulter et de les rappeler à la modestie.

Mon régné dura deux actes, ce qui est déjà bien joli, et déjà je me croyais inamovible… pour la soirée, lorsqu’au dernier entr’acte, Grangeneuve eut une idée diabolique. Il passa mon sceptre, ou plutôt mon fez à Follambraye, qui, à son tour, s’assit majestueusement dans le fauteuil, tandis que moi, ignominieusement dégommé, je redevenais simple chambellan, debout, derrière mon maître. Follambraye fut impitoyable, et eut la victoire cruelle. Il me fit tendre le programme, ramasser son mouchoir.

J’obéissais d’un air navré, tandis que le public démonté ne pouvait en croire ses yeux. Que s’était-il donc passé ? Pourquoi ce changement brutal de gouvernement ? Ah ! la roche Tarpéienne est près du Capitole ! Tout-puissant à l’acte des actualités ; rien du tout à l’acte des théâtre. Ce que c’est que de nous, et quelle belle thèse pour les gens qui aiment à philosopher au spectacle !

Tandis que, honteux et confus, je me tenais debout dans l’ombre de la loge, mes yeux se croisèrent avec ceux de la belle blonde d’en face. À ma grande surprise, je lus sur son visage comme une compassion, une sympathie profonde. Sa bouche me souriait, son regard, naguère si dur, était devenu caressant ; tout son être se penchait vers moi, comme attiré par une attraction irrésistible.

Au moment de reprendre les pardessus, l’ouvreuse me glissa mystérieusement un
petit billet :

« Vous êtes malheureux, mon cœur vous est acquis comme à tous ceux qui souffrent. Je vous attends à la sortie dans ma voiture et serai heureuse si je puis vous faire oublier une infortune imméritée.

« Olga Kratieff. ».

Cinq minutes après, fou de joie, je montais dans un petit coupé bleu qui attendait au coin du musée de Cluny. Ma belle voulut avoir quelques explications :

— Chut ! lui dis-je. Révolution de palais. Dans notre pays, c’est très fréquent.

— Va, ne regrette rien, me dit-elle en m’étreignant avec frénésie.

Quelle enchanteresse, et comme elle sut bien me faire oublier dans ses bras, par ses caresses exquises, mon infortune imméritée ! Le lendemain matin seulement, comme elle ne voulait pas me laisser partir, je crus devoir, entre deux éclats de rire, lui confesser la vérité et lui raconter notre plaisanterie de la veille.

— Monsieur, me dit-elle très simplement, j’aime mieux mon rôle que le vôtre, et, dans les questions de cœur, j’aime mieux être dupée que dupeur. Adieu.

Et voilà, la femme que j’ai rencontrée hier, cognant à coup d’ombrelle sur le faux cocher d’omnibus. Décidément, toujours la même !

LE PARDON
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Non sans un grand frisson d’émoi, le vicomte Agénor de Gueuldebuys venait de pénétrer dans la chambre nuptiale où l’attendait Diane, sa petite femme adorée, qui depuis cet après-midi lui appartenait religieusement et légalement, – c’est-à-dire devant Dieu et devant les hommes. Quand je dis qu’elle lui appartenait, je me place évidemment au point de vue des usages acceptés ; la vérité, c’est qu’il n’y avait encore rien de fait. Un vénérable prêtre de Sainte-Clotilde avait bien murmuré en latin : Consummatum est, mais rien n’était consommé.

Par exemple, cela ne tarderait pas ; saperlipopette, non, ça ne tarderait pas, je vous en donne mon billet !… Un billet de faveur.

Déjà, deux fois, le vicomte avait passé sa
tête par la porte du cabinet de toilette, et
deux fois nouvel Actéon, il avait surpris
Diane occupée aux soins minutieux de sa
toilette de nuit. Il est vrai qu’il n’avait pas
pour cela été changé en cerf, mais tout vient
à point à qui sait attendre. Diane avait eu à
cette occasion un mot exquis :

— Agénor, avait-elle dit sur un ton de
doux reproche, la première fois c’était de la
curiosité... mais, la seconde fois, c’est de
la gourmandise.

Puis elle avait ajouté :

— Je vous ordonne de rester dans votre
chambre jusqu’à ce que je tousse.

Et voilà, qu’un hum ! hum ! discret, mais
harmonieux comme un chant d’oiseau venait
de se faire entendre de l’autre côté de la
cloison. Et Agénor croisant rapidement sur
sa mâle poitrine une dalmatique à ramages,
qui lui donnait un faux air de magnat hongrois en déplacement, pénétra dans le nid parfumé, entraîné par ce qu’on est convenu d’appeler une force irrésistible.

Il laissa brusquement glisser à terre sa robe de chambre de malade riche, et se préparait à rejoindre Diane sous le couvre-pied vieil or, lorsqu’il l’aperçut, très chastement agenouillée devant le lit, les mains appuyées sur la courte-pointe, le joli corps délicat, de rose rosé, apparaissant sous la chemise en batiste transparente garnie de valenciennes bruges. Une des épaulières avait glissé, laissant toute une partie du dos à découvert, et au bas des reins il y avait une certaine cambrure ! Le vicomte restait hypnotisé par cette « perspective inconnue », comme on dit dans Miss Helyett, – mettez-vous à sa place, ou plutôt non, ne vous y mettez pas, vous me gêneriez pour conter mon histoire, – lorsqu’il entendit la voix de Diane qui lui disait :

— Venez vous agenouiller à côté de moi, mon ami, et demandons pardon à Dieu du péché que nous allons commettre.

Agénor fut bien un peu étonné. Évidemment la belle-mère – une sainte, monsieur ! – avait donné les conseils d’usage. Mais se mettre comme cela à genoux, en bannière, non seulement ça manquait de prestige, mais cela pouvait amener le fâcheux coryza. D’ailleurs, si une petite femme est charmante en chemise longue, dans la posture de la prière, il n’en est pas de même pour un monsieur qui laisse apercevoir ses deux tibias sous deux pans, ridiculement rognés.

Ô esthétique spéciale des chemisiers, qui protestera un jour, ou plutôt une nuit, contre vos disgracieux arts !…

En dépit de toutes ces réflexions tumultueuses, et tant soit peu incohérentes, Agénor n’hésita pas et vint prendre sa place à genoux, tout près de sa femme. Je ne jurerais pas que, dans l’état où il se trouvait, sa prière ne fût pas un peu distraite, et qu’il eût, en songeant à l’adorable péché qu’il allait commettre, ce que les directeurs de nos consciences – en usez-vous ? – appellent la contrition parfaite.

Il essaya de marmotter vaguement : Mon Dieu, je vous demande pardon – paaardon m’sieu l’employé – non, c’est Paulus qui chante ça… pardon, parce que tout à l’heure, je serai dans les bras de l’adorable blondinette dont je frôle pour le moment la hanche gauche. Vous me l’avez donnée, ma jolie Diane, c’est pour que je la rende heureux, n’est-ce pas ? Rendez-la heureuse, tra la la la. Non, ça c’est dans la Mariée du Mardi-Gras. Brasseur était étonnant en Groseillon. Oh ! cette hanche, cette hanche ! Enfin, je vais pécher, pour sûr ; alors, merci, mon Dieu, et pardon ; pardon et merci !… Atchi ! bon, voilà que je m’enrhume.

… Une heure après – après tout, je n’ai pas compté, peut-être une demi-heure après, peut-être dix minutes, vous savez, quand il y a une grande bonne volonté mutuelle... le péché était bel et bien commis, et Diane s’endormait paisiblement, la tête sur l’épaule d’Agénor, qui avait le sourire triomphant et un peu bébête du monsieur très content de lui.

Où diable l’amour-propre, si tant est qu’il s’agisse d’amour propre, va-t-il se nicher !

Et, tous les soirs, pendant trois années consécutives, la vicomtesse ne manqua jamais de dire à son mari, au moment du couvre-feu :

— Agénor, mon ami, mettez-vous à genoux à côté de moi et demandons pardon à Dieu du péché que nous allons commettre.

Et Agénor s’agenouillant. Évidemment il est bon de mêler à l’amour un peu de mysticisme religieux ; cela distingue l’homme de la brute et cela peut se faire en toute saison ; mais demander ainsi pardon à Dieu trois cent soixante-cinq fois par an, cela devient un tantinet rasant, D’autant plus qu’une fois le pardon demandé, et par conséquent obtenu – le Très-Haut est si miséricordieux ! – Diane, avant, de s’endormir, tenait absolument à profiter de l’absolution et à commettre le péché… un peu comme le soldat qui aurait en poche sa permission de la nuit et qui ne voudrait pas rentrer chastement au quartier avec les camarades pour l’appel de neuf heures.

Et alors, les soirs où Agénor était un peu fatigué – oh ! la perdrix ! toujours la perdrix ! – il se posait des cas de conscience.

En somme, avait-on bien le droit de demander à l’avance l’absolution d’une faute qu’on était très décidé à… perpétrer, non seulement ce jour-là, mais le lendemain, mais le surlendemain, tant que Dieu vous prêterait vie, dans l’éternité des siècles, ainsi soit-il ? Il y avait évidemment là, quelque chose qui soulevait les scrupules d’un gentilhomme loyal et courbaturé. Si encore il s’était senti au cœur un brin de repentir ! Non, il avait beau s’ausculter moralement, pas pour deux sous de repentir… Un peu de lassitude physique, un peu de cette satiété qui, suivant l’évangile selon Meilhac, est le commencement de la vertu, mais c’était tout.

De plus, en trois ans, la vicomtesse lui avait donné une fille, puis un garçon, puis une seconde fille ! Il n’y avait pas de raison pour qu’il ne prit pas ainsi, pendant une vingtaine d’années encore, l’intermittence ou la série, tout en n’oubliant jamais de demander au préalable, et en bannière, pardon au Dieu qui bénit les nombreuses familles. Atchi ! Dieu vous bénisse ! Merci. Et v’lan ! un petit Français de plus à inscrire sur la feuille de recensement.

Or, au bout de quelque temps, le vicomte s’avisa qu’il serait bien plus convenable – puisqu’on avait demandé pardon pour le péché – de ne pas le commettre, ou plutôt de le commettre sans le commettre… tout en le commettant. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Enfin, je suppose, à la fin d’un grand dîner, ou même au commencement, un ami vous verse un verre de vin fin, alors que vous n’avez plus soif. Le boire est désagréable ; le laisser n’est pas poli ni aimable. Alors, que faites-vous ? Profitant de l’inattention de votre hôte, vous versez le verre de vin dans dans votre grand verre d’eau rougie, puis, après avoir fait claquer la langue, et avec un soupir de satisfaction qu’on jurerait nature, même à titre d’expert, vous dites, en reposant le verre vide sur la table :

— Ah ! le bon vin, mon Dieu, l’excellent vin !

Eh bien, notre Agénor, usait d’une tricherie semblable ; très souvent il profitait de l’inattention ou de l’inexpérience de la vicomtesse, et ne buvait pas son vin fin…

Or, un de ces derniers soirs, Diane n’eut pas l’inattention nécessaire. Son âme, qui s’envolait vers les paradis artificiels, redescendit tout à coup brusquement en pleine réalité, et, dans un trait de lumière, elle comprit. Et, tandis que le vicomte cherchait à la tromper par des exclamations enthousiastes mais peu sincères, madame de Gueuldebuys l’interrompit sévèrement :

— Monsieur, dit-elle, vous êtes un gentilhomme félon.

— Moi, madame, et pourquoi ?

— Parce que vous mentez à Celui qui connaît nos plus secrètes pensées, parce que vous trichez avec Celui qui voit tout, qui sait tout, parce que vous demandez hypocritement pardon d’un péché que vous ne commettez pas. Allons, monsieur, il n’y a rien de fait. Recommencez !

UN CONSEIL
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J’étais en train de faire ma barbe avec ce soin méticuleux, délicat – les adjectifs me manquent – que j’apporte à ce genre d’opération, lorsque je vis entrer dans ma chambre le capitaine Grangeneuve, l’air un peu ahuri, comme les jours où, après la culotte, il vient m’emprunter de l’argent. Il rend d’ailleurs toujours avec une exactitude scrupuleuse, et j’y suis tellement habitué que, sans me retourner, je lui dis :

— Eh bien ! mon pauvre vieux, combien te faut-il, ce matin ?

— Ah ! s’écria Grangeneuve, si ce n’était que ça !… C’est bien plus grave, mon ami, bien plus grave !

Pour le coup, je cessai de me raser, et, endossant mon smoking, je vins m’asseoir à côté du capitaine.

— Tu es de bon conseil, le matin, commence-t-il, je m’en suis souvent aperçu. Le soir, tu es nerveux, distrait, tu as mille autres choses en tête et tu ne nous écoutes pas ; mais, le matin, en sortant du tub, tu as encore toute ta lucidité.

— Merci.

— Or, j’ai voulu profiter de ce moment unique pour venir te demander un conseil. Tu connais miss Fanny Armstrong ?

— Qui ne la connaît pas !

— C’est vrai, continua Grangeneuve avec amertume, qui ne la connaît pas ! Qui n’a pas admiré ces cheveux bronze florentin aux tresses lourdes, ces yeux bleus frangés de longs cils noirs, ce visage si pur où le sourire gouailleur du gavroche s’allie à l’expression extatique d’une madone, et surtout cette taille idéale, serpentine, cette démarche souple, élastique, les coudes au corps, la poitrine en parade, qui faisait dire à Saint-Machin :

Même quand Fanny marche, on sent qu’elle a des ailes.

— Comment, Saint-Machin a trouvé cela ! Mais c’est très bien pour lui.

— Ne m’interromps pas. Moi, j’ai connu la belle Américaine de la façon la plus… ridicule, et cependant l’étrangeté même du service rendu a toujours donné à nos relations un piquant spécial. À l’automne dernier, je l’avais rencontrée remontant à pied la rue de Rivoli, et tenant en laisse une petite levrette ravissante. Derrière suivait de trois pas un terrier anglais, l’air surexcité, et je me disais : il va arriver un malheur… ou un bonheur. En effet, miss Armstrong s’arrête un moment devant une vitrine, on entend un cri de douleur et crac… Non, mais vois-tu la situation ! Les chiens n’ont pas la délicatesse des amants qui quittent leur maîtresse après la dernière étreinte, et la nature, en mère prévoyante, a voulu que l’enlacement continuât de longues heures après le premier baiser, si bien que Fanny aurait été obligée de traîner deux chiens à la remorque. J’ai raconté la chose à Grandmaison qui a fait un dessin bien drôle.

— C’est insensé ! Mais toi, que fis-tu ?

— Mon cher, je bondis sur le terrier avant qu’il eût perpétré son… crime, et d’un coup de stick bien appliqué sur les reins, je donnais à ses idées une autre direction, si bien qu’il s’en alla en hurlant.

« — Monsieur le capitaine, me dit l’Américaine, en rougissant un peu, et avec un délicieux accent – oh ! cet accent, mon ami, Figure-toi un gazouillement d’oiseau dans un buisson de lilas – vous venez de me rendre un grand service ; car, deux minutes plus tard, et sous peine d’abandonner ma pauvre Kiss en pleine rue, je devenais grotesque.

Je saluai très bas :

« — Croyez bien que c’est la première fois, mademoiselle, que je suis le défenseur de la vertu.

« — C’est égal, ce pauvre terrier !… Kiss est si jolie !

Je ne sais à quoi elle pensa ; mais ses narines, très dilatées, se mirent à battre la chamade, et elle éclata de rire. La glace était brisée.

« — Venez donc, continua-t-elle, voir papa, un de ces matins, dans notre hôtel, 32, rue Galilée. Je vous présenterai à sir Joë Armstrong. Un peu commun papa mais il en a le droit, car il est colossalement riche – il a gagné cela dans le porc salé – d’ailleurs le meilleur homme du monde. Il sera très heureux, capitaine, de vous serrer la main et de vous remercier.

Là-dessus, elle m’allongea un vigoureux shake-hand, et partit en me laissant très troublé. Que te dirai-je, mon ami ! Bien entendu, je me suis précipité dès le lendemain rue Galilée, et, dans cet hôtel fastueux, au milieu de toute cette accumulation de richesses exotiques, Fanny, avec ses déshabillés froufroutants et suggestifs, m’a semblé chaque jour plus désirable. Papa Joë est là, mais il n’est pas gênant, ayant pris la douce coutume d’être complètement gris dès neuf heures du soir.

Alors nous restons en tête à tête dans le bow-window, assis sur le même canapé, moi me grisant du parfum âcre, capiteux, qui s’exhale de cette adorable créature, pervertie comme la plus rouée des courtisanes, gangrenée jusqu’aux moelles, connaissant tout de l’amour et cependant – du moins, je veux le croire – absolument vierge de fait. Pas innocente, mais ignorante, et réalisant admirablement le type de chaste et infâme, rêvé jadis par un romancier de génie.

D’ailleurs, aucune notion de ces réserves, de ces restrictions qu’on impose à nos jeunes filles françaises, n’ayant qu’une idée absolument confuse de ce que nous appelons la pudeur, et n’opposant aucune résistance à laisser admirer sa gorge, à laisser caresser son pied ou même, à donner ses lèvres dans le plus savoureux baiser. Et lorsque, perdant la tête, enfiévré d’amour bestial, je voulais égarer ma main un peu plus haut qu’il n’eût fallu, le long de ce chemin blanc et satiné qui conduisait au paradis, elle m’arrêtait d’un petit coup sec d’éventail, me disant, sans colère :

« — Halte, dearest, halte ! C’est défendu. Vous entrez ici dans les terres réservées à mon futur époux.

Un jour que je m'extasiais sur certain bouton de rose que les hasards de la conversation avaient fait apparaître insolemment au-dessus de la gorgerette en dentelle et, par l’entre-bâillement du peignoir, je m’écriai, le cœur battant à tout rompre :

« — Ah ! c’est à rendre fou !

« — Oui, c’est ce que tout le monde me dit, répondit-elle dans un élan de franchise naïve.

Car hélas ! j’ai pris mes informations. Je ne suis pas le seul qui ait joui de toutes ces prérogatives, de ces privautés exquises, délirantes, auxquelles elle n’attache, elle, aucune importance. Bagatelles, simples bagatelles de la porte, et qui ne franchissent jamais la porte ; eusses qui s’arrêtent à mi-chemin, effleurements juste suffisants pour énerver, nectar qu’on boit à petits coups, mais en ne vidant le breuvage que jusqu’à la raie du verre… elle a tout essayé, tout risqué, tout dégusté, et en restant intacte, elle est plus déflorée, à mon avis, que la dernière des filles de trottoir.

Comprends tu maintenant pourquoi, malgré sa beauté, personne jusqu’ici n’a pu la décider au mariage. Elle est libre comme l’air, coquette comme un démon, voluptueuse et raffinée comme une chatte. Bref, elle maintient son beau corps en joie sans éprouver le besoin de se donner un maître.

— Alors, pourquoi ne la fuis-tu pas ?

— Parce que j’en suis éperdument épris, parce que je suis comme le Tantale altéré auquel on a tendu une grappe de raisin pendant des mois… sans jamais permettre de mordre. Et je veux mordre, entends-tu, à pleines dents, avec rage, même s’il faut épouser. Oh ! je t’assure bien que les dollars ne sont pour rien dans mon désir, car je prendrais Fanny avec sa chemise… ou même sans sa chemise.

— Je comprends cela… Eh bien ! fais comme elle, continue ; cela ne doit pas être ennuyeux.

— C’est que, vois-tu, il s’est passé hier au soir un événement décisif. Il y avait réception officielle à la légation, et j’avais été à cette soirée en uniforme. À une table très entourée, il y avait miss Armstrong qui jouait à l’écarté, et, à côté d’elle, lui donnant des conseils, le jeune capitaine russe Lapinckoï. À un moment donné, Fanny fait tomber à terre un de ses jetons et, me baissant pour le ramasser, j’aperçois sous la table le pied déchaussé de ma bien-aimée posé sur l’escarpin verni du Russe. Oui, par un raffinement bien pervers, elle avait enlevé son soulier de satin rose, et son petit pied enserré dans un bas de soie, cambré et fourchu comme celui du diable, avait l’air de serrer la sainte Russie dans une étreinte bien fraternelle.

Ma foi, la rage me prit, et, passant de l’autre côté de la table, je glissai habilement mon fourreau de sabre sous le tapis, et, au milieu de l’inattention générale, j’attirai à moi le soulier de bal et je le fourrai dans ma poche. Cependant, la partie tirait à sa fin et déjà le petit pied de Fanny, partant en exploration, avait cherché la chaussure absente. Peu à peu le visage, si souriant, commençait à exprimer une certaine inquiétude ; enfin, sous prétexte de ramasser son mouchoir, elle se pencha… et vit que le soulier avait disparu !

Pour le coup, elle devint très rouge. Comment expliquer cette disparition ? Comment s’en aller en boitant, huchée sur un seul talon Louis XV. Quand j’eus suffisamment joui de son trouble, je m’approchai d’elle et je lui dis tout bas à l’oreille :

« — Ne cherchez pas. C’est moi qui l’ai. Je veux bien une seconde fois vous empêcher d’être ridicule, mais, dame, je demande comme récompense… ce que vous ne m’avez encore donné.

« — C’est bien, me répondit-elle après une minute d’hésitation. Vous serez mon mari… et je vous jure bien que vous serez le premier.

Et maintenant, que faut-il faire ? C’est terrible. Voyons, un bon conseil : Faut-il épouser ?

— Dame, mon cher ami, s’il n’y a pas moyen de faire autrement… après tout comme elle te l’a dit, tu seras le premier, c’est quelque chose. Cependant, ne te fie pas trop à la phrase de l’écriture : Les premiers seront les derniers.

L’IDÉE DU GÉNÉRAL
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On devait être quatorze à ce dîner chez le colonel Vermandois, mais, en réalité, on n’était que douze. Le général de Reinvidey était arrivé en disant que sa jeune femme était un peu souffrante – ce qui se produisait régulièrement toutes les fois qu’il y avait un dîner militaire ; – quant à Destignae, le lieutenant de vaisseau, on ignorait les causes de son absence, et Vermandois, questionné à ce sujet, remit la réponse à plus tard malgré la curiosité de ses hôtes. Le principal était qu’on ne fût pas treize, ce qui eût obligé à chercher l’adjudant de semaine.

Le dîner fut très bon et égayé par ces fines saillies et ces anecdotes un peu anciennes, mais si bien contées, qui font le charme du général ; puis, après que ces dames eurent été reconduites au salon, le colonel emmena ses hôtes au fumoir.

— Eh bien, demanda-t-en en chœur, pourquoi Destignac manque-t-il à l’appel ?

— Par une excellente raison, messieurs… c’est qu’il est mort.

Mort !… Il y eut un cri de stupeur :

— Mais je l’ai encore rencontré ce matin sur la place d’Armes ! – Mais j’ai pris l’absinthe avec lui hier au soir ! – Mais je l’ai vu au théâtre à dix heures !…

— Précisément, il est mort à quatre heures du matin. J’ai les détails qui m’ont été fournis par le docteur lui-même, mais je n’ai pas voulu vous les raconter plus tôt pour ne pas attrister ces dames à dîner.

— Et comment ce malheur est-il arrivé ?

— Vous savez que Destignac s’était marié ici l’an dernier, épousant Marguerite de Beaurain, la veuve du substitut. Vous la connaissez, n’est-ce pas, messieurs une gaillarde avec les lèvres rouges, le front bas, les cheveux noir-bleu, les lèvres humides et charnues, la poitrine en parade, une femme faite pour l’amour comme les chiens pour marcher nu-pieds, si bien que l’on disait toujours que le petit Beaurain n’était pas mort à la peine.

Destignac, alors en congé, n’avait pas été sans remarquer les charmes suggestifs de la plantureuse veuve, et sa présence à la musique avait produit une vive impression sur notre marin, encore naïf, vierge de cœur sinon de corps et s’enflammant comme une étoupe au premier regard échangé. La vue d’un certain mollet emprisonné dans un bas lilas, au milieu des élégances froufroutantes d’un costume demi-deuil, décida le lieutenant de vaisseau qui, épris comme on ne l’est plus en cette fin de siècle, se présenta, fit sa demande en mariage et fut agréé.

Pas une minute, il ne songea au sort funeste du substitut. D’ailleurs, ce dernier était malingre, chétif, tandis que lui, Destignac, avait une carrure d’épaules et un coffre bombé qui lui permettaient de se trouver à la hauteur de toutes les situations. Il était si amoureux qu’il eût voulu convoler immédiatement, d’autant plus que madame de Beaurain – soupçonneuse par instinct, sinon par expérience – tenait la dragée haute et n’accordait rien !… avant le sacrement. Malheureusement, les lenteurs administratives firent que les pièces se promenèrent longtemps dans les bureaux divers du ministère de la marine – et la bureaucratie ! Et l’on se plaint de la dépopulation en France !… Bref, quand l’autorisation arriva, Destignac n’avait plus que quinze jours à passer en France, car, à l’expiration de son congé, il devait repartir pour Saïgon.

C’est vous dire que, lorsqu’il s’embarqua tout seul à Marseille, le cœur très gros, il avait bien peu profité de ses droits de mari, comme un monsieur qu’on dérangerait, dès le premier service, au moment où il vient de se mettre à table.

Et, certes, si le plat lui avait semblé bon, il avait semblé exquis à madame de Beaurain – pardon – à madame Destignac, qui trouvait enfin, à trente-deux ans, le mâle solide et dispos qu’elle avait rêvé lors de ses fringales avec le substitut.

Les yeux baignés de larmes, elle agita longtemps, tout au bout de la jetée, le mouchoir que le lieutenant de vaisseau lui avait si souvent jeté, et, dans son cœur attendri et reconnaissant, elle jura à l’absent une fidélité éternelle, impeccable, – fidélité qu’elle garda noblement et… péniblement, je me plais à le reconnaître, mais enfin, elle n’en eut que plus de mérite.

De son côté, Destignac, tout en voguant à travers les flots bleus de la Méditerranée, se faisait à part lui le même serment farouche et solennel. Ensorcelé comme il l’était, mis juste en appétit avec le souvenir lancinant de trois ou quatre nuits heureuses et de caresses folles, il n’y avait pas à craindre qu’il donnât des coups de canif dans le contrat avec quelque femme jaune ou même quelque blanche de la colonie.

Et, de fait, pendant toute une année que dura son absence en Cochinchine, il resta fidèle à la foi jurée, en dépit de sa jeunesse et de son tempérament sanguin.

Quand, parfois, emporté par la chaleur de sa nature ardente, il se voyait sur le point de faillir, il se disait tout de suite :

« — À quoi bon ?… Cela ne vaudrait pas ma femme ! Marguerite, Marguerite !…

Et il résistait, stoïque, à toutes les tentations de la chair, prouvant victorieusement, en marin loyal, que si celle-ci est faible, l’esprit est encore plus fort, et se contentant d’écrire des lettres débordantes d’amour, auxquelles on répondait par des souvenirs qui lui fouettaient le sang et les sens.

Enfin, ô joie ! ô ivresse ! – l’ordre du retour arriva. Agité de mille sentiments tumultueux, rapportant des économies de tendresse insensées à une épouse qui en avait autant à lui offrir, Destignac remit le cap sur la France. Hier matin, il débarquait ici, et, sans souci de la galerie, tombait à la gare dans les bras de sa femme, en échangeant avec elle un baiser savoureux, si savoureux quo c’est à peine si nos deux fous eurent le temps de monter en fiacre et d’en baisser les stores rouges.

Alors, messieurs, que vous dirais-je ? Mettez-vous à la place de cet époux ayant à peine possédé sa femme, de ce mari retrouvant, après une année d’abstinence complète, une épouse désirable et aimante en diable ?

Voyons, est-ce que vous compterez les baisers ? Est-ce que vous saurez pondérer les caresses et limiter les galops dans les paradis artificiels à la barrière où l’on franchit le précipice qui vous sépare de l’éternité ?

Non, n’est-ce pas ? Eh bien, il fit comme vous, et la nuit où ces deux êtres si longtemps séparés se retrouvèrent l’un avec l’autre fut une fête orgiaque ; pendant de longues heures, éperdus, anéantis, ils s’abîmèrent dans des fastes de bestialité. C’est en sanglotant, toute pâle de fatigue autant que de désespoir, que la pauvre madame Destignac, questionnée par le docteur et par le commissaire de police, a été obligée de donner tous les détails et de faire ce matin
sa confession complète.

Il parait que cet enragé Destignac recommença sept fois, vous entendez, sept fois, le grand voyage à Cythère, et, en prêtre consciencieux, chanta sans interruption sept fois
le grand ode à Eros. Au septième cantique,
il fut pris d’une violente hémorragie, et,
dans un sourire d’extase, il exhala tout à
coup, sur le lit au pillage, sa jeune âme trop
vibrante pour cette mécanique insuffisante
que l’on appelle le corps humain. Voilà,
messieurs, pourquoi Destignac manque au
rendez-vous de ce soir. Je crois que cela peut s’appeler mourir d’amour.

— Ah ! c’est une belle mort ! fit rêveur un
capitaine ; la mort brutale sur le champ de
bataille ou dans les bras de la femme aimée,
cela vaut mieux que de mourir d’un catarrhe à quatre-vingts ans, dans son lit.

Mais, tout à coup, l’on vit le général de
Reinvidey, prendre à part le colonel :

— Vous dites, mon cher Vermandois, que
cette catastrophe s’est produite à la septième
fois ?

— Oui, mon général, à la septième.

— Eh bien !… quand vous raconterez cette histoire-là devant ma femme… dites donc, je vous prie, que c’est arrivé dès la seconde fois.

TRAIN MANQUÉ
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Je ne sais pas ce qu’avait Jeanne ce matin-là.

J’avais absolument promis à Bethancourt de me trouver à six heures quarante à la gare de Lyon pour la partie de chasse organisée à Étigny, où nous devions arriver à dix heures quarante-huit. Le train est omnibus, mais les trains directs n’arrêtent pas à Étigny. Maintenant, vous m’objecterez que six heures quarante, c’est un peu matin – à la rigueur on peut dire si vous le préférez – sept heures moins dix. J’avais annoncé à Jeanne sept heures moins dix, pour moins l’effrayer ; j’avais aussi parlé de bons perdreaux bardés, de râbles de lièvre succulents, espérant la prendre par la gourmandise ; car, entre nous, elle est encore plus portée sur sa bouche… que sur la mienne.

Eh bien ! malgré tout cela, ou eut dit qu’elle éprouvait comme un malin plaisir à me retarder, Jamais elle n’avait été si chatte, si séduisante, si lascive. J’avais beau dire : « Ma petite Jeanne, laisse-moi me lever. C’est loin, la gare de Lyon ; c’est très loin !…» Ah ! ouiche ! Elle me jetait ses deux bras nus autour du cou ; elle s’enroulait autour de moi comme la vigne… vierge autour du chêne – ces comparaisons ne sont justes que dans une certaine mesure – elle me tendait ses lèvres rouges exhalant je ne sais quel endiablé parfum de dragée, avec des yeux déjà perdus dans je ne sais quel pays lointain et paradisiaque – oh ! ces yeux convulsés, ce qu’ils m’ont fait faire de bêtises, bonnes déesses !…

— Bref, j’en fis une de plus, je n’en suis plus à les compter, et quand, passablement éreinté, je m’arrachai à ces délices inopportunes, six heures sonnaient à la petite pendule de Saxe.

Je fis des prodiges de rapidité. Habillé et guêtré en un clin d’œil, je sautais avec Dickette, ma chienne, dans mon buggy, et je vous prie de croire que nous descendîmes Paris à la verte allure. J’accrochai deux maraîchers, je faillis écraser une porteuse de pain, et me fis couvrir d’injures par deux maçons, absolument dans leur droit, qui, je ne sais pourquoi, m’appelèrent « outil ». Hé ! Hé ! Outil ! Le mot en lui-même n’a rien de mortifiant, il y a de bons outils, demandez à Jeanne. Bref, j’arrivai en gare à six heures quarante et une minutes, juste à temps pour voir le train qui se mettait en marche. – Ce diable de train omnibus, le seul qui s’arrêtait à Étigny.

Aux portières des wagons j’aperçus Bethancourt avec les camarades Monchevreuil, Verdier, le petit Canasson, tous mes chasseurs qui me blaguaient avec des rires ironiques. Le petit Canasson surtout avait l’air cruellement satisfait.

— Eh bien, on n’a donc pas pu se lever, mon pauvre vieux !

— Madame ne l’a pas permis ! Voilà ce que c’est que de vouloir faire le jeune homme.

— Qui trop embrasse manque le train… Et autres facéties absolument déplacées. Nous n’en restions pas moins sur le quai très penauds, ma chienne et moi, Dickette, la queue entre les jambes, moi… mon fusil sous le bras, tandis que le train s’éloignait.

Dans mon imagination assombrie, j’entrevis immédiatement de beaux chaumes, de belles pièces de trèfles humides de rosée, de magnifiques carrés de légumes. Les chasseurs s’avançaient en bataille, avec les porte-carniers dans les intervalles pour mieux battre le terrain. Le ciel était bleu, l’air frais, une magnifique journée, et les pièces partaient une a une, à bonne portée, pif ! paf ! pouf ! la fusillade éclatait sur toute la ligne, et les cailles dégringolaient, les lièvres roulaient avec des culbutes drôles, et les compagnies de perdreaux, décimées, allaient remiser dans des petits fonds, bien en vue, comme pour nous exciter à la poursuite et à la marche. Et je manquais tout cela pour un baiser trop prolongé. Satanée Jeanne !…

— Monsieur, demandai-je au chef de gare, à quelle heure le prochain train pour Étigny ?

— Bien avant midi vingt ; vous arriverez à quatre heures trois.

Saperlipopette ! Alors, ma chasse est manquée…

— Attendez. Il y a le rapide de huit heures quarante qui n’arrête pas à Étigny, mais qui arrive à Laroche à dix heures cinquante-six ; vous n’aurez qu’une vingtaine de kilomètres à faire en arrière.

Vingt kilomètres. Au moins une heure de voiture ! peut-être plus… Je ne rejoindrais pas la chasse avant midi… C’était une fichue combinaison. Enfin, cela valait encore mieux que rien, et puis le petit Canasson avait l’air si heureux de ne pas avoir la concurrence de mon coup de fusil. Il verrait, il verrait !…

Et je pris le train de huit heures quarante, avec la satisfaction de me dire que chaque tour de roue me faisait regagner du terrain sur mes chasseurs. À la bonne heure, c’était un train rapide celui-là, il filait, il filait, les champs avaient l’air de tournoyer autour de nous et les arbres semblaient nous fuir. Il n’y avait dans mon compartiment qu’une vieille dame accompagnée d’un caniche répondant au nom de Biscuit. Sans doute la présence de Dickette l’avait encouragée à monter persuadée avec juste raison que je n’élèverais aucune réclamation contre la présence de son toutou. Il était superbe, Biscuit, tout blanc, avec des poils longs qui lui cachaient les yeux, un gros nœud rose autour du cou, et des pattes soigneusement tondues, de manière à former ce que les gens du métier appellent des pantalons à la zouave.

Il éteuf étendu dans une pose alanguie sur les genoux de sa maîtresse, après avoir refusé noblement les avances de cette coureuse de Dickett.

— Bravo, Biscuit ! Voilà, de la force morale ! Tu n’aurais pas manqué le train omnibus, toi !

De temps en temps la vieille dame, pour distraire M. Biscuit, lui mettait le nez à la portière, mais le chien, peu sensible aux beautés du paysage, se repelotonnait, bien vite en rond sur la robe de soie peluche ; alors sa maîtresse l’embrassait avec une tendresse frénétique, Ah ! il pouvait se vanter d’être aimé celui-là. C’était plus que de l’amour, c’était de la rage.

Déjà nous avions dépassé sans nous arrêter Melun, Fontainebleau, Saint-Mamès, Montereau, Champigny, Sens, et je pensais avec un désespoir que nous allions brûler également Étigny, Étigny but de mon voyage, tandis que cette stupide locomotive m’emporterait malgré moi vers Laroche, lorsque tout à coup une idée diabolique me vint.

Je regardai Biscuit qui, alourdi par la chaleur, malgré les agaceries et les caresses, semblait absolument décide à dormir, et je dis à la voyageuse :

— Madame, pardonnez-moi, mais… je m’y connais beaucoup en chiens, et le vôtre m’a l’air malade.

— Malade ! Biscuit malade ! s’écria la vieille dame effarée.

Sans répondre, je serrai sérieusement les pattes au-dessus du pantalon de zouave, et, tirant ma montre, je comptai les secondes, puis je tâtai le museau. Le caniche, surpris, me lécha. C’était un symptôme grave.

— Eh bien ?… fit ma compagne… eh bien ?

— Eh bien, madame, si d’ici un quart d’heure votre caniche n’est pas saigné, il va avoir une attaque.

— Mon Dieu, mon Dieu ! mais c’est horrible ! Que faire ?

— Je connais, hasardai-je, un excellent vétérinaire à Étigny… Seulement, le train ne s’y arrête pas.

— Ah ! je saurai bien le faire arrêter. On verra si la sonnette d’alarme est faite pour les chiens.

— Madame ! Prenez garde, vous vous exposez à des poursuites judiciaires.

— Que m’importe, lorsque la vie de Biscuit est en danger !

On approchait de la station. Sans hésiter la voyageuse brisa la glace et tira vivement le cordon. On siffla aux freins et bientôt le train s’arrêta. Tous les voyageurs étonnés apparurent à la portière, et ma compagne sauta à terre tenant Biscuit dans ses bras.

Il y eut une altercation épouvantable avec le conducteur du train, procès-verbal, prise du nom de la vieille dame, etc., etc, tandis que moi, profitant de l’occasion, je m’installai avec Dickette sur le banc de la gare d’Étigny. Il était à ce moment dix heures... quarante.

Et quand, à dix heures quarante-huit, le train omnibus arriva, Béthancourt, Verdier, Monchevreuil et, le petit Canasson aperçurent avec stupéfaction leur ami qui les attendait goguenard et placide – placide et goguenard.

Ils ne pouvaient pas s’expliquer, les pauvres, et moi en voyant la tête ahurie du petit Canasson, je me mis à rire, avec ce rire silencieux des trappeurs de l’Arkansas habitués aux ruses de guerre.

Je n’ai qu’un remords : Pourvu que le vétérinaire n’ait pas saigné Biscuit !

TOUS SEMINARISTES !
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Messieurs, les journaux avaient dit vrai, s’écria le colonel Vermandoys en entrant comme une bombe au mess, où les officiers étaient en train de pendre l’apéritif ; le régiment quitte la garnison. Je viens de voir la sous-préfète. Nous sommes envoyés à Carcassonne après les grandes manœuvres.

Il y eut un concert de lamentations. Quitter Yon-sur-Loiret, une petite ville où l’on était si bien, si tranquille ! Pas de général de division, pas de général de brigade, pas de commandant de place. Et la vie si bon marché ! Et la pension à quatre-vingts francs et le bock à vingt-cinq centimes ! Et pour s’en aller à Carcassonne, ce fichu port de mer !

— Mais pourquoi cette disgrâce, mon colonel, pourquoi ?

— Parce que notre corps a été signalé en haut lieu comme un centre de réaction et un repaire pour le cléricalisme. C’est le sous-préfet de Yon-sur-Loiret qui, sur les conseils de sa femme, madame d’Huratage, a rédigé un rapport dans ce sens. Ah ! messieurs, nous sommes tous bien coupables… à commencer par moi.

— Pourtant, mon colonel, intervint le gros major, je ne sais pas ce que l’on peut reprocher au cadre. Nos épouses vont à la messe, le dimanche, c’est vrai ; beaucoup d’entre nous les y accompagnent, c’est encore vrai ; mais nous ne savons que faire le dimanche matin, et puis là se bornent toutes nos manifestations cléricales. D’ailleurs, le sous-préfet y va, lui aussi, à la messe.

— Aussi, messieurs, ne s’agit-il pas de cela, mais il parait que j’ai sous mes ordres une proportion anormale de séminaristes.

— Allons donc, s’écria le capitaine trésorier, un gros à lunettes qui possédait son effectif sur le bout du doigt ; nous n’avons que trois séminaristes dans tout le corps. Cardol, au premier escadron ; Miquel, au troisième, et Forgues, secrétaire du vétérinaire.

— Eh bien ! capitaine, il paraît que nous en avons beaucoup plus, et, comme je vous le disais, il y dans tout cela, un peu de votre faute et beaucoup de la mienne. Faites-moi apporter mon absinthe anisée, et je vais vous expliquer la situation.

« L’absinthe du colonel ! » crièrent quarante voix avec une de ces touchantes unanimités qui prouvent qu’un chef a ses officiers dans la main. Un colonel, dont les désirs sont ainsi des ordres, peut être certain, qu’au jour du danger, ses ordres seront considérés comme des désirs. Pensée profonde qui parait au premier abord être en vers parce qu’on ne la comprend pas très bien, mais qui cependant est consolante.

Quand le garçon du mess eut versé l’absinthe et l’anisette dans les proportions voulues, un quart de verre d’absinthe et trois gouttes d’anisette, Vermandoys battit lentement le breuvage de petites cascades d’eau dosées savamment avec la carafe, puis il commença avec un soupir :

— Messieurs, vous connaissez mes théories de longue date. Dans toutes les conférences que j’ai faites en arrivant an régiment, tant aux officiers qu’à la troupe dans la salle des écoles, je me suis toujours appliqué à développer chez ceux que j’avais à commander le sentiment de la dignité humaine. Savoir l’école du régiment, c’est bien ; savoir le service en campagne, c’est mieux. Nous avons d’excellents instructeurs pour apprendre à bien pointer, à bien sabrer, à bien tirer, et à bien monter à cheval ; mais quand un colonel a rempli toutes ces prescriptions, et a suivi mois par mois, toute la progression de la théorie, j’estime qu’il n’a encore accompli que la moitié de sa tâche.

C’est pourquoi j’ai toujours cherché à développer l’énergie virile, la vigueur du mâle vaillamment bien entraîné, les sentiments de galanterie qui ont mérité au soldat français une place à part dans l’histoire des armées conquérantes.

La chevalerie, qui a sauvé la France de la barbarie et de l’invasion, n’a pas eu d’autre origine que ce culte passionné du soldat solide et bien râblé pour la femme, cet être délicat dont la faiblesse est la principale force et dont les doigts fins et délicats sont faits pour couronner le vainqueur du tournoi, tournoi de guerre ou tournoi d’amour.

Que l’on m’accuse d’être rococo, je m’en fiche ; que l’on trouve ma doctrine immorale, je m’en contrefiche, persuadé que je suis absolument dans les traditions gauloises du génie même de notre race, une race paillarde et guerrière. Aussi, messieurs, vous connaissez mon indulgence pour toutes les fautes qui ont la femme pour cause. Intraitable sur la question de la discipline, je ne refuse jamais ni une permission de la nuit, ni même une autorisation d’absence, lorsque je crois démêler qu’il y a là-dessous quelque raison d’amourette, ce qui a lieu neuf fois sur dix. Alors que dans certains régiments il y a des sous-officiers qui sont incapables de faire convenablement leur service le lundi matin, par suite de la noce du dimanche, les nôtres, je le dis non sans une certaine fierté, découchent toute la semaine, et, comme ils sont magistralement entraînés, je n’ai jamais constaté chez eux, à la manœuvre, une lueur de fatigue ou le plus petit symptôme de mal aux cheveux. Est-ce vrai ?

Les quarante têtes des quarante officiers opinèrent comme un seul homme. Satisfait de cet acquiescement, d’ailleurs prévu et conforme aux lois d’une saine hiérarchie, Vermandoys continua :

— Il n’y a qu’une seule chose que je n’ai jamais pu pardonner : c’est… la défaillance, c’est l’échec de l’assaillant devant la citadelle attaquée, c’est le honteux mutisme de l’acteur qui reste tout à coup en panne, au beau milieu de sa tirade. Nervosité, émotion, amour trop vif, respect, résistance ou même laideur extrême de la femme, je ne saurais admettre toutes ces raisons grotesques chez des subordonnés dont les âges varient de vingt à quarante-cinq ans. La nervosité et l’émotion, on les dompte ; le respect, on s’asseoit dessus ; la résistance, on la broie ; et, quant à la laideur, on ferme les yeux, et on sonne le boute-selle ; en avant ! Voilà comment doivent se comporter les cavaliers du régiment de Vermandoys.

Cependant, sur un effectif de huit cents hommes, il peut parfois se glisser quelque chétif, quelque malade, quelque conscrit dont l’entraînement est encore incomplet. J’ai prévu le cas, et, pour sauver l’honneur de l’arme, j’ai cru bien faire, dans une de mes dernières conférences, en leur tenant le discours suivant :

« — Mes enfants, quand ce malheur vous arrivera – si jamais une telle honte vous est jamais réservée, sauvez au moins le prestige du numéro du régiment. Retranchez-vous derrière les conséquences de la nouvelle loi, et dites bravement que vous êtes séminaristes, et que, ayant fait vœu de chasteté, votre conscience s’oppose à l’accomplissement d’actes qui sont contraires aux commandements de l’Église :

L’œuvre de chair ne désirera
Qu’en mariage seulement.

L’excuse vaudra ce qu’elle vaudra, mais au moins votre échec ne ternira pas la vaillante réputation de vos braves camarades.

Eh bien, messieurs, en arrivant à Yon-sur-Loiret, que vous avais-je recommandé ? Je savais que la sous-préfète, madame d’Huratage, aimait beaucoup les visites et tenait beaucoup aux égards que lui confère le décret de messidor an XII…

— Mon colonel, interrompit le capitaine d’Estoc, j’ai organisé, dans mon escadron, pour les visites à la sous-préfecture, un tour de service commandé, et je sais que mes camarades ont fait de même. Tout le monde y a passé par ordre hiérarchique, et la corvée était plutôt pénible, car madame d’Huratage, en dépit de ses prétentions surannées, n’a qu’une ressemblance très lointaine avec la Vénus de Médicis.

— Eh bien, précisément, messieurs, tonna Vermandoys, précisément. J’ai eu tantôt une conversation avec la sous-préfète, et savez-vous ce qu’elle m’a dit :

« — Colonel, vous avez un beau régiment, mais franchement vous avez tort d’avoir réuni dans vos escadrons tant de séminaristes ! Cela vous jouera un mauvais tour.

— Voilà ce qu’elle m’a dit, madame d’Huratage, avec un effroyable sourire… et, maintenant, étonnez-vous donc que le régiment soit envoyé à Carcassonne !

Il y eut un profond silence, chacun passant in petto son examen de conscience, et se trouvant fort peu rassuré sous l’œil justement irrité de Vermandoys ; mais tout à coup on vit le sous-lieutenant de Belvédère, tout frais émoulu de Saumur, sans contredit, avec sa carrure athlétique et sa moustache blonde, le plus bel officier du corps, se lever et dire simplement :

— Messieurs ! je me dévouerai. J’irai tantôt voir la sous-préfète… Je lui dirai que depuis que je l’ai vue, je renonce à entrer dans les ordres, et que je jette décidément le froc aux orties.

Vermandoys, ému jusqu’aux larmes, prit le jeune officier dans ses bras, et avec une voix qui tremblait un peu, il lui dit ;

— Belvédère, vous êtes un brave.

LE CONSTAT ÉLECTRIQUE
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La dernière réunion des Francs-Licheurs au grand Seize du Café anglais avait été très gaie ; jamais on n’avait eu tant d’esprit, et certainement les convives avaient dû préparer leurs feux d’artifice d’avance, tant les fusées avaient été brillantes.

Après le dîner, on était passé dans le petit salon pour prendre le café, puis quelques mélomanes s’étaient adonnés aux douceurs du théâtrophone. On les voyait, après avoir glissé leur pièce de cinquante centimes dans l’ouverture, écouter avec béatitude, qui un morceau de Miss Helyett, qui un duo de la Famille Vénus, qui un chœur de Sigurd.

Les autres, ceux qui n’écoutaient pas, regardaient avec intérêt la figure de ceux qui écoutaient, car il est toujours intéressant de contempler un mur derrière lequel il se passe quelque chose, et de temps en temps, en reposant l’instrument, l’auditeur disait :

— Tout le monde a une voix de perroquet... Mais c’est très curieux, très curieux…

À ce moment, le patron du restaurant fit son apparition et dit :

— Si vous voulez, messieurs, j’ai fait installer chez moi un nouvel appareil appelé, je crois, à révolutionner le monde. Pour dix sous, vous pouvez entendre les théâtres, mais, pour cinq francs, vous pouvez assister aux adultères.

Il y eut à la ronde des exclamations.

— Oui, c’est la dernière découverte d’Edison. Grâce à une combinaison du téléphone, du phonographe, de la photographie et de l’électricité, on peut non seulement entendre les conversations d’amour, mais, assis tranquillement dans son salon ou sa bibliothèque, voir reproduits sur un rideau les mouvements des… acteurs, leurs jeux de physionomie, la couleur de leur vêlement, et les diverses postures dans lesquelles ils se trouvent, absolument comme si l’on était caché derrière un rideau dans l’endroit même où se chante le cantique à Eros. Je n’ai pas encore la communication avec l’alcôve de nos tendresses à la mode. Cela viendra moyennant un abonnement annuel. Nous sommes déjà d’accord avec plusieurs d’entre elles sur le principe, il ne reste plus à débattre que le prix. Quelques maris un peu gênés m’ont même fait des propositions à cet égard, me disant que cela les aiderait à payer leur loyer. C’est à réfléchir, je suis avant tout respectueux de la famille, et puis ces idylles bourgeoises ne sauraient avoir qu’un intérêt très limité. Mais, en attendant la réalisation de ces divers projets, je me suis mis en communication avec les cabinets particuliers de tous les restaurateurs, mes confrères, et je vous assure qu’il y a des soirs où l’on ne regrette pas la dépense. Ainsi, il est neuf heures, c’est précisément le moment où le spectacle va devenir intéressant. Voulez-vous en essayer ?

— Mais certainement, moi, mot, moi !

— Un peu de silence, messieurs. Vous entrerez dans le salon chacun à votre tour.

Le marquis de Quasi-Mazas prit alors la parole :

— Mes chers collègues, en qualité de président d’âge, privilège que personne ne m’enviera, je pense, je demande à être le premier à inaugurer l’appareil. Non pas que je sois poussé par aucune curiosité malsaine. Je suis marié, j’adore la marquise, qui est la perle des épouses, et la pornographie me laisse froid ; mais il y a là une découverte scientifique à constater, et je serais heureux de saluer une nouvelle victoire de l’humanité sur la route du progrès et de la civilisation.

On s’inclina avec déférence, et le marquis de Quasi-Mazas, suivi du patron, pénétra dans le petit salon où était installée une espèce de lanterne magique munie de deux récepteurs acoustiques et envoyant son disque lumineux sur un grand drap tendu dans le fond du cabinet.

— Si M. le marquis veut glisser cinq francs dans l’ouverture ? Bien. Maintenant, avec quel restaurant monsieur désire-t-il la communication ?

— Ça m’est égal. Prenons-en un au hasard, la Maison-d’Or, par exemple.

— Va pour la Maison-d’Or, je vais faim défiler devant vous tous les cabinets.

Alors, tandis que le marquis s’adaptait l’instrument aux oreilles, on vit tout à coup apparaître sur le rideau d’abord un banquet de corps au Grand-Six, puis une famille mangeant posément des asperges ; puis une partie carrée, deux gigolos et deux belles petites très convenables ; puis tout à coup le marquis poussa un grand cri.

Le disque lumineux venait de reproduire devant lui le portrait d’un monsieur brun très élégant avec le frac fleuri et la moustache retroussée en chat.

— Mon premier secrétaire ! murmura le marquis.

Et, près du beau brun, sur le même canapé, attablée côte à côte, il y avait une ravissante blonde en brocart mousse clair avec branches de rose ; la traîne doublée de satin rose tendre s’ouvrait sur une jupe de satin rose avec deux volante de point d’Alençon et bouillons de dentelles dans lesquels étaient passés des rubans roses.

— Sapristi, la jolie personne ! dit le patron. Monsieur le marquis la connaît ?

— Si je la connais ! fit M. de Quasi-Mazas d’une voix altérée, si je la connais ! Elle m’avait pourtant dit qu’elle dînerait ce soir chez sa mère, ainsi qu’elle le fait toutes les fois que je viens au banquet des Francs-Licheurs… Ah ! l’infâme ! Monsieur, voulez-vous immédiatement téléphoner le commissaire de police.

— À vos ordres, monsieur le marquis, à vos ordres.

Un quart d’heure après, le commissaire de police qui, heureusement, était à l’Opéra, faisait son entrée. Il recula, très étonné, devant le spectacle qu’il avait sous les yeux.

— Je ne pense pas, monsieur, dit-il sévèrement, que vous m’ayez fait quitter le ballet de Coppelia pour me montrer la lanterne magique.

— Il s’agit, monsieur le commissaire, d’une constatation d’adultère dans un cabinet particulier en face, à la Maison-d’Or ; le monsieur pomponné et que vous voyez là, occupé à manger des écrevisses, c’est mon premier secrétaire ; et la dame en rose qui se renverse en montrant ses dents dans un sourire, la gueuse ! c’est ma femme, monsieur le commissaire, la marquise de Quasi-Mazas.

— Tiens ! tiens ! fit le commissaire subitement intéressé et regardant de tous ses yeux. Savez-vous qu’elle est très bien, mais l’adultère ne me parait pas prouvé, car la tenue est très convenable.

— Mais si vous entendiez ce qu’ils se racontent, monsieur le commissaire ! Voilà un quart d’heure que je les écoute avec le téléphone, c’est épouvantable, et dira que tout cela est enregistré sur le phonographe !

— Ça, c’est très bon pour vous. Cela constituera une preuve excellente pour l’enquête. On fera entendre le phonographe au tribunal. En attendant, si vous voulez me permettre d’écouter un peu à mon tour…

Pendant ce temps, une petite émeute avait lieu derrière la parte du cabinet. C’étaient les autres Francs-Licheurs qui s’impatientaient et voulaient user de l’instrument.

— Marquis, vous n’êtes pas raisonnable. Vous abusez de votre amour pour la science.

— Une minute, de grâce, messieurs, l’appareil ne fonctionne pas encore, l’électricité a fait subitement défaut.

Puis il continua à voix basse :

— Tenez, monsieur le commissaire, prenez les récepteurs. Au reste, moi j’en ai entendu bien assez, et ma conviction est faite.

Et le marquis, qui n’écoulait plus, se borna à fixer avec fureur le rideau blanc sur lequel le couple se profilait dans des poses alanguies. On était maintenant au café, et la marquise avait allumé une cigarette. De temps en temps, le commissaire éclatait de rire.

— Qu’est-ce qu’ils se disent maintenant ? demandait le marquis très énervé.

— C’est très drôle, vraiment, hi ! hi ! hi ! C’est très drôle : il est curieux que l’amour, qui donne de l’esprit aux filles, rende aussi idiots les hommes les plus intelligents.

— Voyons, monsieur le commissaire, un peu de sérieux, que diable, et dites-moi où ils en sont ?

— Dame, monsieur le marquis, il y a le monsieur qui murmure : « Cruelle, pourquoi ne voulez-vous pas ? »

— Ah ! elle ne veut pas ?

— N’exagérons rien. Elle ne refuse pas précisément, elle dit ; « Plus tard, nous avons bien le temps. Laissez-moi fumer tranquillement mu cigarette. »

Quelques secondes se passèrent, le marquis, toujours hypnotisé par le tableau lumineux qui reproduisait les phases de son déshonneur, le commissaire de plus en plus égayé, et secoué par les transports d’une joie délirante.

— Miséricorde ! monsieur le commissaire, comme ils sont près maintenant, les misérables. Mais qu’est-ce qu’ils se disent ? Répondez-moi, qu’est-ce qu’ils se disent ?

— C’est bizarre, dit le commissaire… je n’entend plus rien du tout…

— Ils ne parlent plus ! Sacrebleu ! c’est le moment psychologique. Courez vite. Vous arriverez peut-être à temps. Vous n’avez que le boulevard a traverser.

J’y vais, monsieur le marquis, j’y vais. Vous me renvoyez au plus intéressant ; mais je tiens à vous remercier et à vous dire que je n’ai pas regretté une minute le ballet de Coppelia, pas une minute !

Et, resté seul, le marquis de Quasi-Mazas, n’ayant pas la force d’en voir davantage, rompit la communication au moment où les Francs-Licheurs pénétraient de force :

— Allons, président, vous vous êtes assez amusé comme cela. À votre âge, vous n’avez pas honte ? Maintenant, c’est à notre tour !

À MOURMELON-LES-BAINS
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Les portes de l’école de Saint-Cyr se sont, en effet, ouvertes toutes grandes pour laisser passer, musique en tête, les deux promotions au complet, se rendant au camp de Châlons. La promotion des anciens – celle du Dahomey, ne rentrera, d’ailleurs, que pour faire ses paquets ; quant à celle de Jeanne d’Arc, elle en aura encore pour un an, et devra réintégrer en octobre, c’est-à-dire dans quatre mois – un siècle !

En attendant, c’est l’exode en masse, hors des tristes murs des cours Wagram et Austerlitz, à travers les champs ensoleillés. Le flot bleu et rouge grimpe le raidillon qui conduit à la gare, et le refrain traditionnel de l’école scande comme un chant de guerre cette marche ascendante.

Noble galette, que ton nom
Soit immortel dans notre histoire,
Qu’elle rappelle à tous la gloire
du premier bataillon.

Puis aussi la chanson des Petits-Oïos, évoquant je ne sais quelles idées d’excursions lointaines dans des colonies exotiques :

En approchant de l’île,
Moi pas rire du tout
Y voir un crocodile
Qui venait boire un coup…

Et l’on s’est empilé comme on a pu dans le crampton, dix ou douze par wagon – mais compartiments de première classe, s.v.p. Places d’officiers. – Qu’est-ce que c’est, m’sieu Bazar, vous répliquez ? Couchez-vous dans le filet aux bagages, pour faire une place à votre ancien.

Un coup de sifflet. Le train est parti. Le long de la route, les plaisanteries obligatoires. À Bellevue, on crie ; Madame Dubois ! Pourquoi ? Parce qu’à une époque préhistorique, du temps de Gondrecourt peut-être, il y avait à cette station un chef de gare très jaloux et muni d’une femme très jolie, madame Dubois ! Aux fortifications, tous les sabres baïonnettes sortent du fourreau et sont brandis par les portières. Puis le train est aiguillé par la ceinture sur la ligne de l’Est. Noisy-le-Sec, Meaux, Epernay, Jalons-les-Vignes. Là, on éprouve le besoin d’encourager l’agriculture ct de faire quelques largesses aux agriculteurs. Et, d’un geste noble, on leur envoie, à toute volée, les coussins capitonnés des wagons de première. Cela fera d’excellents matelas pour le brave laboureur, épuisé par les fatigues du jour. On ne les vend pas, ces bons coussins, on les donne.

À Châlons, changement de wagons. Tout le monde descend, et en route pour Mourmelon-les-Bains. Là, on reprend les sacs, on reforme la colonne, et l’on descend gaiement la route poudreuse, crayeuse, gélatineuse et gallipoteuse qui traverse le Chenu, une manière de Mançanarès et qui arrive au vaste camp établi devant l’ancien pavillon impérial, aujourd’hui séjour enchanteur des grosses légumes. Saluez !

Et, de fait, comme par un coup de baguette, Mourmelon à repris son aspect de jadis. Le café Fossé, le café Français, le café du Globe, le restaurant Marillier regorgent de monde.

Chez Fossé, l’on a fait les choses grandement, et l’on a adjoint à l’éternelle Octavie – la beauté passe, mais la laideur reste, – deux garçons de Paris, alertes, pimpants et frisés au petit fer.

On ne rencontre dans les rues que lignards en capote grise, artilleurs au dolman soutaché, dragons en pantalon de treillis ; dans la rue du Génie surtout, c’est un grouillement merveilleux d’officiers se retrouvant, camarades échangeant une poignée de main, groupes bruyants s’ouvrant en hâte pour laisser passer quelque fourgon d’artillerie ou quelque estafette, filant au grand trot, avec la giberne en sautoir, dans la direction de l’obélisque.

Tout ce monde là est venu pour les écoles à feu. Boum ! Pif ! Paf ! Badaboum ! Ah ! l’on va faire parler la poudre, je vous en fiche mon billet. Il y a trois choses qui caractérisent la vie : le bruit, le mouvement, et la chaleur. Du pétard, il y en aura, que dis-je, de la rouspétance ! Du mouvement, on s’agitera comme des tigrrres. Et quant à la chaleur… rien que d’y penser, on s’éponge déjà. Émotions, sensations, transpirations.

Et le soir ? C’est très joli de travailler toute la journée, et d’apprendre l’art de pulvériser son semblable avec une régularité mathématique, ce que les agences appellent une quasi-certitude ; mais, après le dîner, que fera-t-on ? Eh ! parbleu ! on ira au concert Pazat ; ça ne vaut pas les Ambassadeurs, mais ça a eu tout de même sa petite réputation aux beaux temps de la garde impériale.

Donc, le général-directeur a fait venir M. Pazat, fils et successeur de son père, et lui a dit avec une jovialité qui n’excluait pas l’accent paternel :

— Voyons, monsieur l’imprésario (!) qu’allez-vous offrir à mes Saint-Cyriens ?

— Mon Dieu, mon général, nous avons mademoiselle Pampa…

— Qu’est ce que c’est que Pampa ?

— Une chanteuse de genre, un peu forte, belle poitrine…

— Bon, cela, pour les jeunes gens. Et qu’est-ce qu’elle chante ?

— Les chansons à la mode de Paris.

Titine joue de la prunelle,
Tant mieux pour elle.
Guguste en fait son profit,
Tant pis pour lui.

— Hum ! Cela date un peu… Puis après ?

— Après, nous avons mademoiselle Lucrezia, qui clame les chansons patriotiques, celle qui préfère le vin de France à la lourde bière allemande :

…Car ils’ n’ont pu germaniser la plaine…

— Excellent. On accompagne le refrain à coups de fourreau de sabre. Et enfin ?

— Dame, je n’ai plus qu’une négresse. Elle danse des bamboulas :

Dansez, Canada, zizi-bambou,
Dansez, Canada, touzou com’ ça.

— Ce n’est vraiment pas suffisant monsieur l’imprésario. Le Zizi-bambou est une bonne chose, mais quelques allusions au Zizi-panpan ne feraient pas de mal dans le paysage. Vous allez donc me faire le plaisir de télégraphier immédiatement à Reims pour avoir du supplément pendant toute la durée des écoles à feu. Songez qu’en ma qualité de chef responsable, je dois fournir à mes élèves, non seulement le pain, cette nourriture du corps, mais l’amour, cette nourriture de l’âme. Allez !

Le directeur du café-concert partit soucieux, mais, en somme, la saison promettait d’être belle ; il ne fallait pas lésiner ni reculer devant les sacrifices. Il se rendit donc au bureau télégraphique qui, entouré de sapins ressemble à une oasis dans ces steppes arides, et, prenant sa bonne plume, il écrivit :

Monsieur Bellizier,
directeur de l’Alcazar,
Reims.

Envoyez-moi trois dames, belles voix, ample poitrine, mœurs nulles, pour demain sans faute. Il me faudrait également deux comiques, dont un danseur connaissant tous les pas de toutes les époques et de tous les pays, depuis la redowa jusqu’à la cracovienne, depuis le menuet jusqu’au grand cancan national. Je fournis l’habit noir et les gants. Je n’accorde pas d’appointements fixes, mais, comme nous avons au camp huit cents Saint-Cyriens, vous pouvez annoncer que la quête sera fructueuse.

À cinq heures, un planton de service apportait la réponse du directeur de Reims. Elle était bonne sans être bonne, et mauvaise sans être mauvaise :

« Je vous envoie les deux comiques demandés. Ils sont un peu vieux, mais il y en a un qui a quelques vagues notions de polka, et qui fera, à la rigueur, le danseur demandé. Il m’a expliqué qu’avec la polka sur des rythmes différents on pouvait imiter tous les pas possibles et impossibles. Quant aux dames, je suis au regret, mais il y a pénurie pour le moment. »

Allons, soupira l’impresario, ce n’est pas énorme, mais cela vaut mieux que rien, et, séance tenante, il répondit à Reims :

« J’engage Pénurie. »

Et, le soir même, les quatre cents anciens du Dahomey, et les quatre cents melons de Jeanne d’Arc pouvaient lire avec jubilation, inscrit en grosses lettres à la porte du concert Pazat :

demain représentation extraordinaire
débuts de mademoiselle pénurie.

LE FIGURANT

Ah ! mes amis ! s’écria le capitaine d’Estignac on entrant au mess, ils se tendent, nos rapports avec les directeurs de théâtre, ils se tendent beaucoup, et je ne sais trop ce que nous allons désormais devenir en province lorsque nous n’aurons plus, pour toute distraction, que le calé des officiers ? On a supprimé la loge du commandant de place, la loge du général et tous les avantages faits à la garnison. Vous rappelez-vous le beau temps où nous pouvions être abonnés pendant tout un mois pour une journée de solde !

— Oui, soupira Giverny, ce n’était pas merveilleux comme décor ni comme interprétation, mais cela faisait passer la soirée. Une occasion de se pomponner, de flirter et surtout d’échapper à l’abrutissement du piquet en mille points liés, avec perspective de payer ou de ne pas payer l’infâme mazagran, plus connu sous le nom de délicieux moka.

— Mais pourquoi toutes ces mesures de rigueur ? Cela marchait si bien.

— Parce qu’à la suite du fameux carrousel qui devait avoir lieu dans la Galerie des Machines, le gouvernement a défendu désormais aux soldats de figurer dans les représentations. Pitou ne pourra plus, sur le coup de neuf heures, quitter le pantalon garance pour s’exhiber en ligueur et Dumanet, en rentrant dans la chambrée, ne racontera plus aux camarades avec quelle désinvolture il personnifiait un grand seigneur de la cour de Louis XIV. Cela augmentait les sous de poche et aussi améliorait le boni des ordinaires.

— Oui, mais aussi cela rendait nos hommes joliment abrutis le lendemain matin à la manœuvre. Nous autres, nous avons l’habitude de veiller, mais ces paysans, après une nuit passée dans l’atmosphère étouffante du gaz, nuit suivie seulement de quelques heures de sommeil, avaient mal aux cheveux comme à la suite d’une forte noce et n’étaient plus bons qu’à envoyer dormir à l’ours. En somme, on a bien fait.

— Voyez-vous, soupira Giverny, c’est fini de rire. Nous ne sommes plus au temps où le roi partait en campagne avec ses maîtresses et faisait, au son des violons, le siège de Valenciennes. L’armée devient une grande usine sombre et triste. C’est peut-être nécessaire, mais les amateurs de pittoresque ont bien le droit de regretter un tantinet le passé. Tenez, ce concours de la troupe dans les théâtres de province me rappelle un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse.

— Vas-y de ton histoire, mon vieux camarade ; si elle est attendrissante elle attendrira peut-être… le bifteck, qui est joliment rétivard ce matin.

— Eh bien, messieurs, j’étais en garnison à Versailles, et l’on donnait la Biche au bois au Grand-Théâtre. La pièce, très bien montée, avait beaucoup de succès ; tous les soirs la salle était pleine, et une demi-douzaine de nos trompettes figuraient dans le cortège, déguisés en hérauts nubiens, avec des sayes blanches rayées de rouge et soufflant dans de bizarres instruments de cuivre recourbés avec des têtes de dragon.

Malgré toutes les descriptions enthousiastes qui m’avaient été faites de cette féerie, je m’étais toujours abstenu et pour cause, ayant pris la déplorable habitude, une fois mon service achevé, de mettre chaque soir le cap sur Paris-les-Bains. J’avais mes raisons pour cela, raisons personnifiées par une belle blonde qui s’appelait Blanche de Wagram et qui était bien le plus merveilleux livre de volupté qu’on pût feuilleter de dix heures du soir à minuit quarante, limite extrême du dernier train.

Or, un beau jour, au moment où j’allais m’embarquer pour la gare Duplessis, rive droite, l’adjudant m’apporte un petit tricorne en papier d’aspect inquiétant, et sur la face extérieure, les deux lettres fatidiques S.M. (service militaire).

J’ouvre : c’était un ordre de la place me commandant, de service au théâtre pour le soir même. Ô gigolos qui accompagnez au spectacle de belles petites dans des baignoires mystérieuses, et qui passez doucement votre soirée à dire des bêtises dans des oreilles fleurant l’ylang-ylang, vous ne pouvez vous douter de ce que peut être la corvée imposée à un capitaine de service qui s’en va, casque en tête et sabre au côté, assister dans un fauteuil de galerie à une représentation de province.

En vain je cherchai un remplaçant de bonne volonté. Le capitaine Chavoye, ma providence habituelle, était parti en remonte ; le capitaine Belière dînait en ville ; le petit d’Éparvin avait fait venir Lazarine, et avait commandé le panier avec une petite chatterie pour le dessert. Il n’y avait plus qu’à obéir et à s’inspirer du bouquin intitulé Grandeur et Servitude militaire, écrit par le nommé de Vigny (Alfred). J’envoyai donc une dépêche à Blanche de Wagram, et, après un dîner mélancolique, je revêtis ma tenue et pris le chemin de la rue de la Bibliothèque, réunissant dans la même malédiction Louis XIV, la Biche au Bois et le roi Drelindindin.

Je m’installai dans le fauteuil de service, le premier du premier rang, au balcon, et j’échangeai avec l’adjudant, à la troisième galerie, le salut conventionnel qui signifiait : Nous sommes là tous les deux, rien de nouveau, ça va bien.

La salle était superbe, il y avait là le préfet et la préfète, le général commandant la brigade d’artillerie, le colonel de cuirassiers, le percepteur des contributions indirectes, avec son épouse madame Vertuchat, puis toute la gentry de la rue Royale, de la rue de l’Orangerie et de la rue du Vieux-Versailles, un monde très clérical, très collet monté, auprès duquel j’étais assez mal coté, pour ne pas fréquenter assez assidûment les garden-parties familiales et les cotillons, – espoirs des mères.

Versailles avait dans ce temps-là soixante et onze jeunes filles à marier, et par conséquent soixante et onze mamans rendues un peu hydrophobes par la maturité ou simplement la majorité de leur progéniture.

Je m’assis modestement, me sentant de droite et de gauche visé par des lorgnettes plutôt hostiles, et la représentation commença. Je suivais d’un œil assez distrait la représentation de la Biche au bois, dont les aventures m’étaient suffisamment connues, lorsque, sous les hauts portiques mauresques, je vis tout à coup apparaître la reine Aïka, dans une radiation lilas d’apothéose. C’était une splendide créature, au teint chaud, aux yeux immenses avivés par le kohl, au profil véritablement royal. Les épaules marmoréennes émergeaient hors d’un corsage carré entouré d’un point de Venise coupé par une bordure de pierreries. Le devant tout en pierreries appliquées sur tissu or massif. La traîne fort longue, en satin rose tendre, était rejetée en arrière, laissant voir les jambes moulées dans le maillot de soie nacrée, à la fois chair et marbre. Elle marchait lentement, tenant un sceptre constellé de pierreries et suivie de prisonniers, de gardes, d’esclaves, d’aimées, de tout un peuple.

Il y eut comme un frémissement dans la salle, et pour le coup je ne regrettais pas d’être venu. Avec une démarche lente et noble, elle alla s’asseoir sur un trône, puis d’un geste de la main elle fit signe que la fête pouvait commencer Précisément la banda avait pris place sur les gradins et parmi les musiciens, j’avais reconnu au premier rang le trompette de mon escadron, le fidèle Perdriol, le plus beau coup de langue de toute la cavalerie française.

Le rideau tombé sur le premier acte, je n’eus rien de plus pressé que de me précipiter vers les coulisses, où le préposé m’ouvrit les portes avec tous les égards dus au capitaine de service. J’enjambai les conduites de gaz, bousculant les machinistes, me heurtant aux herses, aux décors ; bref, je perdis un temps précieux, et lorsqu’enfin j’arrivai à découvrir la loge occupée par la reine Aïka, la sonnette retentissait déjà, tandis que le régisseur renvoyait tout le monde en criant : en scène pour le deux, place au théâtre !

Heureusement que dans cette minute suprême, j’aperçus mon brave Perdriol qui venait d’enlever sa fausse barbe et sa mitre, et s’épongeait le front derrière un portant. J’écrivis rapidement deux lignes enflammées sur ma carte de visite.

— Tiens, lui dis-je, tu remettras cela à la reine, et tu me rendras compte le plus tôt possible.

— Bien, mon capitaine, repartit le trompette.

Je regagnai ma place après avoir échangé avec l’adjudant de service un nouveau signe conventionnel, et je me préparai à assister à l’acte du couronnement. Déjà le cortège descendait le long des gradins et se déroulait sous les portiques. D’abord les amazones avec la lance, le bouclier d’or et la ceinture égyptienne attachée très bas ; puis les prêtres avec la grande barbe blanche, majestueux et gouailleurs ; puis les guerriers nubiens, la masse d’armes au poing, de longues plumes rouges fichées dans le toupet de laine frisée, puis une fanfare bruyante, tous les musiciens en longue robe constellée de signes cabalistiques et conduits par Perdriol. À ce moment, mon trompette s’arrêta devant le trou du souffleur, puis s’adressant à moi, au balcon, il me fit le salut militaire, et me cria d’une voix de stentor :

— Mon capitaine, ça y est ! J’ai remis le poulet à la princesse.

Et il reprit sa place dans le défilé. On juge du scandale dans la salle, les uns riaient, les autres protestaient ; ces dames de la rue du Vieux-Versailles étaient indignées, toute la salle était tournée vers moi qui, après le premier moment de surprise, ne pouvais m’empêcher de pouffer, secoué par les transports d’une gaieté délirante.

Une seule chose m’inquiétait : l’opinion du commandant de place. Je l’ai connue le soir même sous la forme de quatre jours d’arrêts. Cela m’a empêché d’aller voir Blanche de Wagram, mais… la princesse Aïka l’a remplacée avantageusement. Et voilà comme on savait s’amuser jadis.

Messieurs, à votre santé !

CHIENS ET CHATS
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J’ai rencontré l’autre soir, au cercle, le marquis de Cornebille. Beau nom ! Les Cornebille portent d’azur au massacre de cerf lamé de dix cors, à trois chevrons de gueules brochant sur le tout. Ils tiennent ces armes parlantes du Vert-Galant, qui avait en haute estime une certaine Flore-Apollinie de Cornebille. Le marquis m’a raconté cela cent fois et toujours avec un nouvel intérêt.

Or, il me parut particulièrement radieux, et du plus loin qu’il m’aperçut, dans le grand salon, il vint vers moi les deux mains tendues.

— Vous savez que Chiffon a eu le prix d’honneur !

J’élevai mes sourcils à une hauteur invraisemblable, seul moyen que la nature ait donné à l’homme pour exprimer un étonnement accompagné de mutisme.

— Oui, Chiffon, la levrette de madame de Cornebille. Les conditions étaient très dures. C’était la sixième classe, c’est-à-dire le concours pour chiens de luxe âgés de six mois au moins, issus d’une ou plusieurs lices appartenant à l’exposante au moment de la naissance et élevés par ses soins ou sous sa direction.

— Diable, c’était bien compliqué.

— Attendez donc. Ce qui avait décidé la marquise à exposer Chiffon, c’est qu’elle n’était pas forcée de s’en séparer. Pour ce concours spécial elle était autorisée, en effet, à la tenir en laisse. De plus, elle avait lu comme président du jury le nom du baron Hercule de Folangin, – un de ses voisins du Poitou – et cela lui avait donné bon espoir.

Moi, au contraire, j’avais affirmé à ma femme qu’elle courait au-devant d’un échec certain : – Ma chère Gilberte, lui avais-je dit avec toute l’autorité que me donne mon âge et ma science cynégétique, ma chère Gilberte, le baron n’est pas l’amateur qu’il faudrait à votre levrette. Il n’est pas exclusif. Il aime les chiens, mais il nourrit aussi une grande passion pour les chats. Il possède une meute superbe dans son château de La Ronceraye. Mais il a des chats merveilleux dans son hôtel de la rue Rembrandt. Bref, il est ballotté, et il est très possible que votre Chiffon ne lui plaise pas du tout.

Vous connaissez la marquise, vous savez comme elle est susceptible :

— Si je croyais ne pas avoir la médaille d’honneur, s’écria-t-elle, j’aimerais mieux ne pas concourir.

Et elle se montra d’une humeur massacrante, non seulement toute la journée, ce qui m’aurait été assez indifférent, mais même toute la nuit, ce qui me toucha davantage. Aussi, après de longues heures de rebuffades et d’insomnie, je lui dis – toujours avec l’autorité que me contèrent mon âge et ma science cynégétique :

— Voyez-vous, chère amie, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme c’est le chien, mais ce qu’il y a de meilleur dans le chien c’est la femme qui le présente. Avez-vous comme concurrentes des élégantes sérieuses ?

Gilberte poussa un soupir : Hélas ! tout ce qu’il y a de plus sérieuses. Et elle me tendit un programme où figuraient les noms de la comtesse de Montsaulnin, de la marquise de Galliffet, de madame Orloff, de la comtesse de Montgermont, de la comtesse d’Aramon, etc., toute la fine fleur du noble faubourg.

— Eh bien, lui dis-je, pourquoi ne feriez-vous pas pour une médaille ce que M. Zola lui-même a bien daigné faire, pour un fauteuil ? Pourquoi ne risqueriez-vous pas avant le concours une petite visite académique ? Pourquoi ne présenteriez-vous aimablement votre levrette à Folangin ? Il aime les chats, soit, mais quand il vous aura vue avec Chiffon !…

— C’est vrai, s’écria la marquise, vous m’ouvrez un horizon. Le concours n’est que samedi. J’irai voir d’ici là le baron rue Rembrandt,

Et elle y a été dans la journée même, confiante dans l’expérience que me donnent mon âge et ma science cynégétique. Je l’aurais bien accompagnée, mais avec Chiffon, cela aurait fait beaucoup du monde. Elles sont donc parties toutes les deux, ayant mis toutes voiles dehors. Je ne vous décrirai pas le petit veston abricotine de la levrette, mais Gilberte avait une toilette véritablement délicieuse : figurez-vous un costume en crêpe de Chine fond maïs avec anémones lilas, le corsage tout en guipure et velours, le tout faisant transparent sur bouton d’or ; sur ta tête, une petite capote toute en muguet avec nœud mignon en velours mousse et bride mousse. Ce qu’elle était jolie, ainsi armée en guerre !

— Allez, lui ai-je dit en riant, je crois que ce cher Hercule n’a qu’à bien se tenir.

Là-dessus, Gilberte est partie en riant comme une petite folle. Et, en rentrant très tard, elle m’a dit que M. de Folangin s’était bien tenu, trop bien tenu même. Il s’était retenu. La visite n’était pas concluante. Il faudrait y retourner, toujours avec Chiffon, pour le convaincre des mérites de la levrette.

Et elle y est retournée toute la semaine et, chaque fois, avec une toilette nouvelle, parce que, chez le baron, les fauteuils sont très étroits, et les robes, après une visite, sont toujours toutes chiffonnées. Elle a ainsi inauguré et chiffonné un costume en peau de soie vieux rose, une robe en foulant Ophélie avec bouquets Louis XVI, un costume en drap faille lilas clair. Que sais-je ? Et tout cela pour mademoiselle Chiffon !

— Eh bien ! demandais-je, quand Gilberte rentrait, cela marche-t-il ? Hercule commence-t-il à apprécier ta levrette ?

— Oui, oui, cela marche, répondait la marquise avec un sourire indéfinissable. Il finit par se laisser séduire par Chiffon. Hier, je lui ai enlevé son paletot et il l’a examinée de très près.

— Ça, c’est bon signe qu’il ait enlevé le paletot, c’est très bon signe. Il est bien évident qu’il ne s’amuserait pas à déshabiller ta levrette, si elle ne lui avait pas inspiré un certain intérêt.

Enfin, le grand jour est arrivé. Je n’en ai pas été fâché, parce que chaque fois Gilberte inaugurait une toilette fraîche, et que je prévoyais, après ces massacres successifs, une terrible note chez la couturière. Cette fois, on m’a permis d’être de la petite fête, et nous nous sommes rendus tous les trois, la marquise, Chiffon et moi, aux Tuileries. Nous avons pénétré sous la grande tente qui longe la terrasse du quai, et là, nous avons reçu un numéro d’ordre ainsi qu’un numéro de série. Vous allez me trouver absurde, mais je vous assure, mon cher, que quand on est venu appeler notre numéro, j’ai eu comme un battement de cœur.

Nous sommes entrés dans l’enceinte réservée au jury, et j’ai tout de suite aperçu sur l’estrade mon excellent ami Hercule, qui trônait, superbe, dans une redingote boutonnée qui moulait ses formes athlétiques. Il n’y a pas à dire, Folangin est vraiment très beau garçon ; avec cela, une apparence de vigueur, de santé… J’étais en train de le faire remarquer à ma femme, lorsque le tour de mademoiselle Chiffon est arrivé.

Ici, il y a eu un incident comique que je crois devoir vous raconter parce que je vous raconte tout, et qui a fort diverti le jury. Chiffon s’était fourrée sous les jupons de la marquise, et ne voulait pas en sortir. La laisse s’était emberlificotée dans les jambes de sa maîtresse, et il en résultait des retroussis froufroutants de point d’Alençon avec des aperçus de bas mauves, tandis que Gilberte, un peu rouge, disait :

— Chiffon, petite horreur ! voulez-vous être sage !…

Le jury lorgnait, paraissait très intéressé, et très bien disposé ; enfin ce brave Hercule a eu une inspiration géniale ; il a appelé : Chiffon ! Chiffon !

Et aussitôt la levrette a quitté les dessous de ma femme, et toute tiède encore de ce nid parfumé, s’est précipitée vers le président du jury qu’elle a couvert des plus folles caresses. On voyait qu’elle reconnaissait un ami.

Pour le coup, mon cher, cette manifestation si spontanée a enlevé le vote. Tous les jurés ont fait leur compliment à Folangin, et après lui avoir serré la main ont, comme lui, donné leur voix à mademoiselle Chiffon.

Et la levrette de la marquise a eu un prix d’honneur, avec flot de rubans vieil or au collier et diplôme sur parchemin. On a beau dire, voyez-vous, ces bêtises-là font toujours plaisir, et ces messieurs du jury ont été tout à fait charmants. C’était à qui me comblerait de félicitations tellement exagérées que tout autre que moi, moins sûr de l’amitié que me confèrent l’âge et la science cynégétique, y aurait vu de l’ironie.

Mais par exemple, ce diable de baron est incorrigible. Figurez-vous qu’après le jugement rendu, je l’ai pris amicalement par le bras et je l’ai conduit vers madame de Cornebille.

— Eh bien, lui ai-je dit, j’espère que maintenant vous ne serez plus ballotté, et qu’après cette justice rendue à la levrette de ma femme, votre préférence est acquise aux chiens.

— Mais non, mon cher marquis, m’a-t-il répondu, c’est ce qui vous trompe, plus que jamais je préfère les chats.

Et il a regardé Gilberte, qui a haussé les épaules en riant. Allons, avouez que ce Folangin est bien extraordinaire. Sur ce, je vous quitte ; vous comprenez, je tiens à raconter ma petite histoire un peu partout. On a son amour-propre.

LE CŒUR DE NINI
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Palamède avait eu beaucoup de peine à la suite du départ de Clara Sergent. Plus ne lui était rien et rien ne lui était plus. Par un vieux restant d’habitude, il était encore venu cette année à Aix, mais il y traînait une existence décolorée. Au milieu des sceptiques « fin de siècle » et des psychologues subtils, notre ami restait un naïf, je dirai plus, un attendri. Il croyait encore à l’abnégation, au dévouement, au bon cœur des femmes, et, en dépit des trahisons multiples, il conservait toutes ses illusions, aussi fraîches, aussi vivaces qu’à vingt ans.

Aussi restait-il de longues heures, étendu sur un fauteuil d’osier, sous les riants ombrages de la villa des Fleurs, suivant des yeux les méandres formés par la fumée bleue de sa cigarette, et pensant à Elle, toujours à Elle, tandis que ce monde enchanté de la saison des bains continuait à papillonner, à flirter, et à jouer autour de lui la comédie de l’amour. Sans aucune pose, mais tout simplement parce que tel était son état d’âme comme dit Maurice Barrés, il faisait son petit philosophe de Couture qui regarde la fête sans y prendre part.

Un jour qu’il continuait à philosopher sur l’ingratitude de Clara Sergent, il vit arriver vers lui Vaudricourt, qui lui dit :

— Toc, toc. On peut entrer ?… Mon vieux, je viens t’inviter pour une grande partie à âne qui doit avoir lieu demain aux gorges de Grégy. On déjeunera sur la terrasse, et l’on reviendra au pont par le petit bateau à vapeur. Tous les camarades du cercle ont accepté ; Lannejan, Desmazures, d’Authoire, Grangeneuve, Fontenoye, sans oublier, la fine fleur de ce demi-monde qui embaume les villas : Nini Girard, Jane Barling, Terkman, Blanche Favernay, Terby, La Levrette et cœtera et cœtera. Hein ? j’espère que voilà un programme attrayant ?…

— Tu sais bien, mon pauvre ami, que je ne vais plus nulle part.

— Mais, sacrebleu ! c’est un tort. Il faut t’étourdir, oublier. Que diable ! il n’y a pas que Clara Sergent au monde.

— Non, mais me vois-tu à âne, avec le deuil que j’ai dans le cœur ?

— Mais, mon ami, l’âne, c’est deuil. Ah ! si c’était à cheval… D’ailleurs, rien ne t’empêche de rejoindre de ton côté, sagement, en voiture. Un petit déjeuner champêtre, sur la terrasse qui domine le torrent, à l’abri des vignes vierges et des houblons verdoyants… Cela te fera du bien. Voyons, est-ce oui ?

— Bah ! Tu as peut-être raison. Eh bien, j’irai, mais tu m’excuseras si je ne suis pas d’une gaieté folle.

— C’est entendu.

Le lendemain, Palamède montait gravement en phaéton – à Aix on appelle cette voiture une fantaisie – et se dirigeait individuellement vers Grégy, mais à peine à un kilomètre hors de la ville, il rencontrait la caravane d’ânes. De loin c’était un spectacle charmant que ce joyeux fouillis de toilettes claires, lilas, mauve, fraise écrasée, crème, linons et foulards, formant comme de grandes taches sur la route ensoleillée ; de près, c’était toujours joli, mais cela ne marchait pas très bien ; en dépit des trois gamins armés de bâtons et placés à l’arrière-garde, les ânes avaient une idée fixe, absolue, inexorable – celle de s’éloigner le plus lentement possible de leur écurie et d’y retourner dans le plus bref délai.

Entre autres désavantages, cette idée avait l’inconvénient de ralentir considérablement la marche.

Les hommes s’obstinaient cependant. On cognait, on fouettait, on poussait, au milieu des éclats de rire, lorsque tout à coup Nini s’écria :

— Attendez, j’ai une idée. Descendez tous et lâchez les rênes.

On descendit pour faire plaisir à Nini, et les ânes, une fois libres, reprirent tout seuls et au galop la route d’Aix, tandis que Nini continuait :

— Vous n’aviez pas honte de taper ainsi sur de pauvres bêtes ! Grégy est à peine à deux kilomètres. Allons-y à pied, ça nous fera du bien, et… nous arriverons plus vite.

Un peu désorientés d’abord par l’idée de se trouver ainsi brusquement passés dans l’infanterie, nos cavaliers et nos amazones firent contre fortune bon cœur et partirent bras dessus bras dessous, tandis que Palamède, après avoir recueilli dans son phaéton deux ou trois épaves féminines se disait pensif :

— Tiens ! Tiens ! Elle a du bon pourtant cette jolie fille. Elle est à étudier.

On arriva à Grégy où une demi-douzaine de petites tables avaient été installées sur la terrasse, au bord même du torrent. Dans le fond un orchestre de Napolitains en bonnet et jersey rose chantaient Funiculi-Funicula, avec accompagnement de guitares et de mandolines, tandis qu’une foule de paysans et de pauvres hères, s’était massée, attirée par ce beau spectacle.

Quand le morceau fut fini, Nini alla prendre cérémonieusement par la main Jane Darling connue pour sa jolie voix, la fit lever de table et la conduisit devant les musiciens.

Celle-ci se mit à chanter et à mimer, au milieu des acclamations, la sérénade de la Cruche cassée, avec flexion du rein, et rotation suggestive du ventre, puis retourna à sa place, au milieu des vivats et des acclamations.

Mais Nini était déjà debout, et, tendant gracieusement à chacun des convives son chapeau paillasson garni de fleurs, elle disait gentiment avec un sourire :

— Pour les pauvres de Grégy, s’il vous plaît !

Et les pièces blanches, voire même les pièces d’or, tombaient dru comme grêle dans la sébile improvisée. Quand la moisson fut faite, Nini partit vers la foule des loqueteux qui regardaient la fête à la porte, et leur distribua à pleines poignées ce petit trésor. Palamède était de plus en plus intéressé.

— Où diable la charité va-t-elle se nicher ? Mais, à son insu, cette enfant-là est admirable.

Le déjeuner continuait, bruyant, joyeux, entremêlé d’éclats de rire, de cris poussés par les femmes chatouillées ou serrées de trop près, le tout au grand ébahissement d’un couple de petits bourgeois déjà vieux, Philémon et Baucis sur le retour, qui, assis à une table voisine, étaient venus goûter paisiblement les douceurs d’une fête champêtre. Au fond, ils se sentaient un peu dépaysés par ce vacarme, ces frôlements, ces propos grivois. Et plusieurs fois la petite vieille, confuse, avait murmuré à mi-voix à son mari :

— Mon ami, je crois que nous gênons ces dames et ces messieurs… Nous ferions peut-être mieux de nous en aller.

Et voilà Nini qui entend cela, qui va chercher dans un coin une superbe corbeille dorée garnie de roses et de cyclamens, et qui va la porter sur la table du couple effaré, tandis que les convives, un peu inquiets, s’attendaient à quelque nouvelle frasque :

— Mesdames, messieurs, criait Nini, voici une corbeille de fleurs qui était destinée a remercier une grande artiste, notre camarade Jane Darling, qui a bien voulu égayer notre fête de ses notes perlées. Mais je suis sûre que vous m’approuverez de l’offrir à nos voisins qui nous donnent le spectacle toujours réconfortant de l’amour honnête, de l’affection vivace, de la tendresse persistante en dépit des cheveux blancs, et des neiges de l’hiver.

Et, mettant un genou en terre, elle offrit la corbeille à la vieille dame, puis, se relevant, elle l’embrassa sur les deux joues.

C’était fou, c’était absurde, mais c’était charmant de bonne grâce, et, tandis que le vieillard balbutiait : « Mademoiselle… c’est trop, non vraiment… nous ne pouvons accepter…» tous les joyeux viveurs applaudissaient à tout rompre, et Palamède, remué jusqu’au fond de son être, pensait :

— Non seulement du cœur, mais de l’esprit, mais du tact. Elle est adorable, cette fille-là. Est-ce que vraiment elle serait capable de me rattacher à l’existence ?

La fête continua, Nini, de temps en temps, se levait pour porter à la foule un gâteau, un fruit, un verre de vin qui étaient toujours reçus avec enthousiasme. À la fin, elle amena un bonhomme médaillé qu’elle avait déniché au deuxième rang.

— Messieurs, dit-elle, voila un vieux sergent blessé en 1870 qui voudrait nous chanter à son tour une petite chanson.

Le silence se fit, et le vieux, d’une voix chevrotante, commença une interminable complainte patriotique. C’était, à vrai dire, assommant ; mais telle était l’influence de Nini, que l’on écouta religieusement tous les couplets. Quand ce fut fini, Grangeneuve, zélé, voulut dans une bonne intention recommencer la quête, mais Nini se leva, rouge d’indignation :

— Non ! Non ! De l’argent à un vieux sous-officier de notre armée, à un homme décoré de la médaille militaire. Y pensez-vous ? Un bon verre de cognac, voilà ce que nous pouvons offrir à ce brave !

Et, légère comme un oiseau, Nini porta un verre d’eau-de-vie au chanteur, verre dans lequel, par une suprême coquetterie féminine, elle trompa au préalable ses lèvres purpurines.

Pour le coup Palamède sentit de vraies larmes lui monter aux yeux. Quel trésor, quelle perle ! Quelle différence avec Clara Sergent ! Il n’y avait pas à hésiter. C’était bien là la femme dont l’âme généreuse, délicate, pouvait lui faire oublier l’abandon de l’infidèle.

Aussi, dès le lendemain, il sonnait à la petite porte de la villa de Nini :

— Mademoiselle, lui dit-il, je vous ai admirée toute la journée hier. Il est impossible d’avoir le cœur mieux placé. Je suis bien touché, bien ému…

— Ah ! dit Nini, mes blagues avec les bourgeois et avec la foule ? Pardonne-moi, mon vieux greluchon, mais j’étais complètement grise. Je suis toujours comme cela quand j’ai bu du Popoff. Or, Desmazures m’avait fait licher, avant de partir, trois verres de Popoff. Il parait que j’ai été d’un toc, d’un toc ! Mais, tu vois, il n’y parait plus. Aujourd’hui je suis revenue moi. J’en ai soupé de l’attendrissement.

— Alors, vraiment, mademoiselle… vous n’avez pas de cœur ?

— Et ta sœur ? riposta simplement Nini.

BRUNE OU BLONDE ?
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Monterai-je, pour le prix de la Coupe, Nitouche ou la Tape ? se demandait très perplexe Jacques d’Éparvin.

Et, de fait, il s’était toujours trouvé dans sa vie en présence de deux solutions ; jamais pour lui la décision à prendre n’était une, n’était simple. Avait-il besoin d’un cheval, on lui en présentait deux également bons. S’il avait à se loger, il trouvait deux appartements agréables ; il y avait des moments dans sa vie où il n’avait pas de maîtresse, mais si sa chance lui faisait trouver une bonne fortune, il était sûr, le jour même, d’en recoller une seconde qui l’obligeait à faire un choix, entre celle-ci et la première.

Tiraillé dans deux sens différents, il tranchait souvent la difficulté en s’en rapportant au hasard et en jouant à pile ou à face. C’est le moyen pratique qu’il employa pour Nitouche ou la Tape, et, le louis jetè en l’air ayant désigné la Tape, il envoya la Tape au Palais de l’Industrie dans une des stalles du Concours hippique.

Mais si une décision de ce genre peut se prendre à pile ou face, il n’en est pas tout à fait de même lorsqu’il s'agit d’un mariage. Très riche, et ayant malgré son jeune âge déjà beaucoup vécu, très maître de lui, très pratique, il aspirait vaguement à faire une fin, et comme toujours, sa mère la marquise d’Éparvin lui avait encore proposé deux partis également sortables : mademoiselle Jeanne d’Itancourt et mademoiselle Renée de Plessac. Jeanne avait une tête de keepsake, des yeux bleus rêveurs, des cheveux blonds, une taille idéale, et avec cela un cœur vibrant à toutes les nobles émotions ; Renée était brune avec une physionomie narquoise, un œil éveillé, un esprit endiablé. Évidemment, mademoiselle Jeanne avait un cœur d’or, mais comme la vie serait amusante avec mademoiselle Renée ! Jacques, très perplexe, s’attendrissait avec l’une, riait comme un fou avec l’autre, et, au grand désespoir de sa bonne mère, ne décidait rien. Au Petit-Club, les paris étaient ouverts et les camarades, qui connaissaient bien Jacques, affirmaient qu’il mourrait dans l’impénitence finale et trancherait la difficulté en restant un old bachelor. Avec tout cela, le temps passait et la marquise était désolée en pensant que la saison allait encore être perdue.

— Bah ! maman, ne te désole pas ; pour le moment je suis tout au Concours hippique ; mais, après cette solennité, je te permets de prendre une décision sérieuse.

Et, de ce jour, Jacques s’était mis à entraîner la Tape. Qui donc oserait prétendre que le Parisien est difficile à amuser ? Tous les ans, on lui sert à la même époque le même joujou, on fait danser devant ses yeux les mêmes marionnettes, et immédiatement le Parisien fait risette et exprime, par une pantomime vive et animée, qu’il est absolument satisfait. Le Concours hippique, avec son personnel de commissaires majestueux, de gentlemen en habit rouge, d’officiers en uniforme, de femmes du monde en toilettes sombres, et de belles petites en tenue catapultueuse, est un de ces joujoux-là.

Or, pour le prix de la Coupe, le Palais de l’Industrie était bondé. En face, la tribune du comité, très imposante avec ses tentures de velours rouge et ses fauteuils dorés… mais vides. À droite et à gauche, les tribunes réservées, avec une préférence marquée pour la tribune de gauche, sans qu’on ait jamais bien su pourquoi ; puis, en continuant du même côté, la tribune adoptée par le demi-monde, classement très ingénieux permettant aux maris, après avoir installé leur femme, de revenir flirter avec les belles petites, et, comme c’est du même côté, sans crainte d’être vus. Terrible public, d’ailleurs : les horizontales de grande et de petite marque sont toutes prêtes à s’esclaffer à la moindre faute, au plus petit écart, pour la bonne raison que cela fait voir leurs dents et que cela permet de cambrer les reins en renversant en arrière dans des attitudes exquises. Coquelin aîné, qui a si bien étudié les diverses modulations du rire humain aurait pu faire d’intéressantes observations au Concours hippique. Oh ! oh ! cela veut dire : Le cheval vient de renverser la barre fixe. Ah ! ah ! Le cheval s’est décidé à sauter. Hé ! hé ! Il y a doute, le cheval se refuse. Hi ! hi ! c’est de la joie délirante, le cheval vient de prendre un bon bain dans la rivière. Enfin, Hu ! hu ! c’est le suprême dédain. M. de Mornay a fait sonner le coup de cloche, et le cheval malin, qui depuis cinq minutes, répond aux efforts de son cavalier par des ruades sur place, rentre piteusement à l’écurie.

Jacques était allé saluer dans la tribune mademoiselle Renée et mademoiselle Jeanne, assises au premier rang ; si la première était charmante avec sa robe de velours amande, ses manches en broderies velours noir, ciselé sur transparent vieux rose, la seconde était adorable avec son costume en crêpe lilas de Perse et sa veste en jais multicolore.

— C’est absurde, se disait-il en retournant aux écuries, de ne pouvoir se décider entre ces deux jolies filles. Bah ! si par bonheur je remporte le prix de la Coupe, je verrai celle à laquelle mon succès fait le plus de plaisir.

Et il regagna ce petit coin chatoyant, grouillant, mouvementé, si amusant à observer, devant les écuries. Public jeune, pimpant, nerveux, gentlemen en habit rouge, sous-officiers de chasseurs, de dragons et de cuirassiers, lieutenants et sous-lieutenants, voire quelques capitaines, sveltes, élancés, entraînés pour la course, culottes bien ajustées au jarret, bottes Chantilly, képis immenses bien enfoncés sur la tête, c’est le triomphe des modes de Saumur dans ce qu’elles ont de plus exagéré, et, malgré tout, les figures sont si franches, les moustaches si juvéniles, les torses si dégagés, que ces jeunes gens ne parviennent pas à s’enlaidir.

Jacques donna un coup d’œil aux sangles, constata la solidité des étrivières, passa ses deux doigts dans la gourmette, puis, ces précautions prises, il sauta légèrement en selle, exécutant avec la Tape, des voltes et des demi-voltes dans l’écurie, afin de la calmer un peu.

Enfin, le coup de cloche retentit et notre ami fit son entrée sur la piste au petit galop de chasse. En passant, il aperçut d’un regard Jeanne et Renée qui le suivaient de leur lorgnette, et, tandis que Jeanne, toute pâle avouait ingénument qu’elle était malade d’émotion, Renée affirmait que d’Éparvin courait sur son cheval beaucoup moins de danger qu’en fiacre.

Jacques, qui avait entendu le propos, sourit, donna son nom et son numéro, puis rendit la main à la Tape. Celle-ci sauta bien la première haie, puis le mur, mais, arrivée aux barres fixes, elle s’arrêta net, si net que, sans sa pince merveilleuse, Jacques, eût certainement passé par-dessus les oreilles de la bête. Il y avait alors deux partis – pourquoi pas un seul, mon Dieu ! – ou reprendre du champ afin d’avoir l’élan nécessaire, ou enlever le cheval sur place et sauter de pied ferme. Le premier moyen était le plus sûr ; le second faisait plus d’effet. C’est pour cela sans doute qu’il fut choisi après une seconde d’indécision par d’Éparvin qui n’avait pas la ressource de jouer à pile ou face. La Tape s’enleva insuffisamment, buta des deux genoux contre la barre supérieure, et faisant un beau panache, retomba de tout son poids sur son cavalier !…

Il y eut un grand cri d’horreur dans toutes les tribunes, et le : Oh ! oh ! auquel nous avons fait allusion en commençant, éclata avec une sonorité terrible sous les voûtes vitrées. On se précipita en masse vers le fond de la piste où gisait inanimé le corps du pauvre d’Éparvin, tandis que la Tape, débarrassée de son cavalier, rentrait joyeusement à l’écurie en exécutant des ruades fantastiques. L’habit rouge faisait sur le sable une grande tache claire qui servait de point de direction.

Le marquis de Mornay fit en hâte placer le blessé sur une civière apportée par deux cavaliers du manège et le convoi prit le chemin du bureau du président, suivi par mesdemoiselles Jeanne et Renée.

La douleur de Jeanne faisait peine à voir. Penchée sur le canapé où l’on avait installé Jacques, elle sanglotait éperdument, mouillant son mouchoir de ses larmes, et murmurant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Est-ce qu’il va mourir ! C’est affreux ! c’est épouvantable ! Il ne viendra donc pas un médecin. Quelle catastrophe !

Évidemment, elle l’aimait bien. Pendant ce temps, Renée, très calme, avait passé simplement son petit flacon de sels sous le nez de Jacques, et, dès qu’elle le vit revenir à lui, elle lui dit d’un air moqueur :

— Allons, voilà le moment de crier : Où suis-je ? Merci, mon Dieu ! comme dans les mélodrames. – Ah ! mon pauvre monsieur, si vous saviez la drôle de culbute que vous avez faite. Avez-vous vu Chocolat au Nouveau-Cirque dans les vingt-huit jours d’un réserviste, vous saviez, quand il exécute cette singulière pirouette sur son cheval blanc ? Eh bien, vous m’avez tout à fait rappelé Chocolat.

Évidemment, c’était très drôle. Et tandis que Renée continuait à rire, au grand scandale de l’assistance, et Jeanne à pleurer – ce qui attendrissait même les cavaliers de remonte – on emporta Jacques dans le grand landau de sa mère qui reprit au pas le chemin de l’hôtel. La nuit se passa très calme, et, dès le lendemain matin, le docteur déclara qu’il n’y avait à redouter aucune complication et que d’ici quelques jours le malade serait sur pied.

Alors la marquise très grave s’assit au chevet de son fils et lui dit :

— J’espère, mon cher enfant, qu’après ce qui s’est passé hier, tu pourras prendre une décision. Tu as vu la douleur si vraie, si poignante, de mademoiselle d’Itancourt, tu as pu constater la gaieté scandaleuse de mademoiselle de Plessac. Dans ces conditions, je pense que tu trouveras, comme moi, que l’hésitation n’est plus possible.

— Oh ! oui, ma chère maman, je suis tout à fait décidé.

— Et… tu choisis ?…

— Mademoiselle Renée de Plessac ; oui, celle qui a trouve que je ressemblais au clown Chocolat. Je n’ai pas besoin d’une pleurnicheuse comme Jeanne, sans ressort, sans énergie, sans force morale, qui geindrait sans cesse, me cramponnerait et m’aimerait mal. Renée, au contraire, est une femme de tête, de sang-froid, bien moderne ; dans la vie telle que nous l’ont faite les exigences actuelles, c’est le solide camarade qu’il me faut, bien armé pour le struggle for life. Mettez votre chapeau, maman, et allez vite demander la main de Renée.

… Et la marquise, rêveuse, comparant le présent au passé, prit le chemin de l’hôtel Plessac, en réfléchissant comme les modes, les idées, les sentiments, avaient changé en cette fin de siècle.

LA PÉNITENCE
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Il faisait très chaud, ce jour-là, dans l’église de Saint-Philippe-du-Roule, et le pauvre abbé Bardès, assis dans le confessionnal étroit et sombre, épongeait son front où perlaient de grosses gouttes de sueur. Il y avait une demi-heure que durait la confession de madame de Chancelade, une boulotte assez jolie qu’il entrevoyait vaguement à travers le grillage du vasistas ; la voix continuait chuchotante, égrenant un chapelet de péchés ridicules, absurdes, impalpables, et cela continuait toujours comme un robinet d’eau tiède laissant écouler le liquide goutte à goutte. Dans tout cet amas d’aveux, il percevait cependant – en dehors d’une bêtise pyramidale – comme une certaine propension à la médisance, comme une facilité trop grande à porter sur autrui un jugement téméraire ; c’était tout ce qu’il parvenait à distinguer dans ce bredouillage confus qu’il écoutait d’ailleurs d’un air béat, dodelinant de la tête, envahi par une douce somnolence à laquelle il n’échappait qu’en disant de temps à autre d’une voix très douce : « Continuez, mon enfant. »

Et madame de Chancelade continuait ! À la fin, elle entama le Confiteor ; on entendit sur la robe de pékin beige, tendue sur la poitrine, trois petits coups secs : plock, plock, plock ! qui concordaient avec un : « C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute ! » Et l’abbé Bardès comprit que l’instant de la délivrance approchait.

— Mon enfant, dit-il, je vois avec plaisir que vous avez le repentir, cette fleur de l’âme, car ainsi que l’a dit saint… hem ! hem ! saint… Machin, péché avoué est à moitié pardonné. Cependant, ce n’est pas encore la contrition parfaite. Pour obtenir cette suprême grâce, il faut suivre la retraite pendant le carême jusqu’au dimanche des Rameaux, et puis aussi, point capital, ne plus être mauvaise langue… Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Ne plus éreinter votre prochain comme vous avez coutume de le faire chaque jour. Allons, mon enfant – Dieu qu’il fait chaud ! – allez en paix et ne péchez plus.

Madame de Chancelade se releva très confuse, très troublée de la pénitence infligée. Jusqu’ici, l’abbé Bardès lui avait ordonné quelques pater, quelques ave supplémentaires, mais cette retraite… ces reproches sur sa mauvaise langue... cette défense d’éreinter son prochain, comment pouvait-il savoir ? Tout cela était très grave. La retraite encore, elle en faisait son affaire, mais, pour le reste, qu’allait dire M. de Chancelade ?…

Après le dîner, elle revêtit un costume sombre et partit pour la place Vendôme, ayant comme une vague souvenance d’avoir entendu dire dans son enfance que c’était là que se réunissaient les retraites. Campée au pied de la colonne d’Austerlitz, elle consulta longtemps l’horizon, cherchant comme une sœur Anne si elle ne voyait rien venir, et faisant les cent pas sur le trottoir tant et tant qu’un agent de police – celui-là même qui quelques semaines auparavant avait déjà arrêté Céline Montaland – finit par lui demander ce qu’elle faisait là.

— J’attends la retraite, lui dit madame de Chancelade.

— Vous êtes de province, sans doute, car il y a plus de dix ans qu’on ne la réunit plus place Vendôme.

— Alors, où a-t-elle lieu ?

— Je ne sais pas, voyez à la caserne du quai d’Orsay ; on vous renseignera peut-être à cet égard ; en tout cas, circulez !

Madame de Chancelade traversa la rue des Tuileries, prit le quai d’Orsay et arriva devant le quartier où un petit dragon, casqué, ceinturonné, le fusil sur l’épaule, montait paisiblement la garde tout en regardant les bateaux-mouches qui filaient sur la Seine comme de grosses bêtes lumineuses.

— Monsieur, dit madame de Chancelade, à quelle heure est la retraite ?

— S’il vous plaît, dit le jeune Pitou, ahuri de se voir appeler monsieur, ce qui lui arrivait bien rarement.

— Je vous demande à quelle heure a lieu chez vous la retraite.

— L’appel du soir ? À huit heures et demie. Vous connaissez Chanbenoit, le trompette-major ?

— Mais non. Je vous parle de la retraite.

— Eh bien ! c’est lui que ça regarde.

Le dragon frappa au carreau du corps de garde et dit au marchi qu’une dame demandait le trompette-major. Chanbenoit arriva bientôt en frisant sa moustache et croyant à quelque bonne fortune, mais lorsqu’il eut entendu ce qu’on lui demandait, il se mit à ricaner :

— Pourquoi, madame, que vous demandez cela ?

— Parce que je veux suivre la retraite.

— Elle est bien bonne ! Eh bien, madame, à Paris, on n’en fait plus, mais à Versailles, le dimanche, je crois que le 3e cuirassiers se livre encore à cette facétie sur la place d’Armes. Et vous savez, les trompettes… Tous beaux hommes.

— Merci, mon ami.

Cependant, les allures de madame devenaient étranges. Le comte de Chancelade avait été très étonné de se voir subitement fermer la porte conjugale, ce qui l’ennuyait fort, car, à défaut d’esprit, madame était une maîtresse fort agréable, très appétissante, très en chair, et surtout d’une bonne volonté touchante, sachant se plier aux plus folles fantaisies. Aussi, lorsque, sans lui donner de motif, elle lui annonça que le dimanche suivant elle serait obligée d’aller à Versailles passer la soirée, il ne fit aucune objection, mais il se promit de suivre la comtesse. Une liaison avec quelque militaire de la garnison eût, en effet, donné la clef de cette froideur subite.

Se dissimulant dans un wagon, il prit, sans être vu, le même train qu’elle ; puis il la vit descendre la rue Duplessis, tourner à droite dans l’avenue de Saint-Cloud et arriver sur la place, où, sous la direction d’un gigantesque tambour-major du 1er génie, avait lieu une réunion de tambours d’infanterie, de trompettes de cavalerie et d’artillerie.

— Voilà mon affaire ! songea madame de Chancelade avec joie.

Le tambour-major leva sa canne, et alors, entre deux baies de population enthousiaste, la musique descendit l’avenue de Paris, tandis que les ronflements de la peau d’âne se mêlaient aux sonneries martiales des cuivres.

De la retraite, voici l’heure.
Allons, soldat,
Presse le pas pour rentrer au quartier.
Le conscrit maladroit
Qui laisse passer l’heure
Et trop longtemps demeure,
Sera puni par son sous-officier.

Alors, à la grande surprise de Chancelade, il vit sa femme, en grande toilette, se placer derrière les soldats, au milieu de tous les galopins de Versailles, et emboîter le pas bravement avec eux. Quelle était cette nouvelle fantaisie ? Avait-elle été prise de quelque toquade pour quelque robuste gaillard à crinière rouge ? Cédait-elle a quelque entraînement dépravé pour le pantalon garance ? C’était terrible ! Il la suivit, navré, à distance, tout le long de la rue Royale, de la rue de l’Orangerie, de la rue de Satory, avec retour par l’avenue de Sceaux.

Et la musique jouait toujours, et la foule regardait, en lançant des quolibets spirituels, cette belle dame en chapeau, qui défilait derrière les tourlourous. La comtesse, cependant, exténuée, ses jupons remplis de la poussière de la route, poursuivait bravement, stoïquement, offrant toutes ces souffrances au Seigneur et pensant sans doute que ces humiliations d’amour-propre faisaient partie de la pénitence infligée par l’abbé Bardès.

Enfin la retraite s’arrêta devant la grille du château. Il y eut un dernier roulement, une dernière fanfare, les musiciens et les tambours se dispersèrent pour regagner leur caserne respective, et madame de Chancelade remit le cap sur la rive droite avec la satisfaction du devoir accompli. En rentrant chez elle, et au moment où elle allait à nouveau pousser le verrou de sa chambre à coucher, elle fut rejointe par son mari qui, très pâle, s’assit en lui demandant d’où elle venait.

— Je vous l’ai dit, de Versailles.

— Qu’avez-vous été y faire ?

— Ce sont des choses de conscience qui ne regardent que moi.

— Madame, dit le comte en fronçant le sourcil, inutile de dissimuler. Je vous ai suivie, et je sais tout, Voulez-vous m’expliquer ce que votre conscience a affaire avec cette promenade ridicule faite derrière la musique militaire ?

— Ce n’est pas ma faute… C’est l’abbé Bardès qui m’a ordonné de suivre la retraite. Alors, comme on n’en fait plus à Paris, j’ai été obligée de me rendre à Versailles.

Le comte, immédiatement soulagé d’un grand poids, fut pris, à cette révélation saugrenue, d’une formidable envie d’éclater de rire. Pourtant, il y avait encore un point noir. Cette froideur, ce verrou poussé chaque soir.

— Et, demanda-t-il, est-ce aussi l’abbé Bardès qui vous a dit ne plus remplir vos devoirs conjugaux ?

— Parfaitement. Il m’a recommandé de ne plus être mauvaise langue.

— Eh bien ?… Je ne vois pas le rapport...

— Oh ! mon ami, dit madame de Chancelade en rougissant, j’ai bien compris ce qu’il voulait dire, d’autant plus qu’il a ajouté qu’il fallait ne plus éreinter mon prochain, ainsi que j’avais l’habitude de le faire chaque jour. Et je me connais… Je n’aurais pas su te refuser… Alors j’ai préféré fermer ma porte.

— Grande bête ! dit le comte en la prenant dans ses bras. Je vais te prouver que tu n’as pas compris, mais pas du tout compris la pénitence que t’avait imposée l’abbé Bardès.

LA VERTU RÉCOMPENSÉE
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« Vertu, tu n’es qu’un mot. »
Brutus et La Goulue.

Oui, messieurs, opinait la Paillardière en hochant gravement la tête, il y a certainement une Providence – bien fol qui le nierait – du moins pour les amoureux.

— Et les ivrognes, appuya de Bienne.

— Enfin, j’ai souvent eu dans ma vie la preuve que la vertu était récompensée. Ainsi vous connaissez Alice Bretel.

— Parbleu, la maîtresse de Salétoff.

— Oui, le Prince, comme elle dit. Eh bien c’est certainement une des femmes dont j’ai eu le plus envie pendant une existence que je puis décemment qualifier de « bâton de chaise ». Et cependant, je ne sais pas pourquoi, ça n’avait jamais pu marcher. Cent fois nous avions pris des rendez-vous, et cent fois il était arrivé je ne sais quoi, une lettre, un départ, un grain de sable, une indisposition, un rien du tout qui avait fait différer le doux moment. Moi, j’avais fini par me décourager. Il parait que ce n’était pas écrit, me disait Alice en riant. C’est la fatalité ! Et tandis qu’elle se consolait de son côté avec le prince, une manière comme une autre de cimenter l’alliance franco-russe – tout le monde ne peut pas aller à Cronstadt – moi je cherchais à m’étourdir de mon côté avec des blondes, des brunes, des rousses…

— Tu avais le désespoir polychrome.

— Parfaitement. Seulement ainsi que chante le docteur Faust, le petit :

… Tout ça fait mal à la tête
Et ça ne fait pas le bonheur.

Je n’étais donc pas heureux. Ah ! non, je n’étais pas heureux, et toutes les fois que je rencontrais Alice avec le prince, j’avais un mouvement de rage. Pourquoi, au fait, ce Moscovite et pas moi ? Oui, pourquoi ? Au point de vue de la justice immanente, est-il équitable qu’il y ait des gens qui couchent tout seuls sur des bancs, sous les ponts, ou dans des lits avec des femmes très laides, et d’autres qui se prélassent comme des pachas sous des baldaquins somptueux tenant chaque soir dans leurs bras la créature pétrie de lis et de lait, à la peau ambrée, à l’haleine grisante, aux doigts fuselés et experts en caresses, la créature affolante qui fait les nuits heureuses, et vous mène droit au paradis de Mahomet…

— Et au gâtisme.

— C’est peut-être la même chose. Évidemment il y a là une inégalité qui choque, et j’ai fait souvent ce raisonnement toutes les fois que je me payais une maîtresse nouvelle – une maîtresse qui me déplaisait toujours, puisqu’elle n’était pas Alice. Et pendant ce temps-là, Salétoff profitait avec, comme disent nos bons voisins de Bruxelles dans leur langage imagé.

Or, figurez-vous ma surprise, lorsqu’un matin de la semaine dernière, étant descendu de mon buggy pour faire quelques hectomètres hygiéniques dans l’allée des Acacias, je me trouve nez à nez avec qui ?… Avec Alice Bretel toute seule. D’un pas léger et aérien, elle descendait l’avenue, en se drapant dans son grand manteau beige doublé de satin rose pâle. Sur la tête un chapeau en paille bise travaillée qui se détachait sur le fond sombre de l’ombrelle posée sur l’épaule. Une branche, mes enfants, une élégance, un piaffe !

— Comment, vous ici, toute seule !

— Mais oui, je vous étonne ?

— Et Salétoff ?

— Il est en voyage et je m’ennuie, oh ! je m’ennuie !…

— Vous devriez bien vous distraire. Tenez, laissez-moi vous emmener quarante-huit heures à Villers ? Voulez-vous ?

— Vous dites toujours la même chose, mon pauvre ami. D’ailleurs, je ne m’embarque pas en voyage sans essai préalable. C’est très grave, vous savez, de se trouver à l’hôtel dans la même chambre qu’un monsieur, sans savoir auparavant s’il y a sympathie charnelle.

— Mais, sapristi ! faites-le, votre petit essai préalable ! Il y a assez longtemps que je le réclame.

J’avais lancé cette plainte avec tant de conviction – ah ! dame, j’étais plein de mon sujet, dans la peau du bonhomme, comme disent les sociétaires – qu’Alice, la froide Alice, fut attendrie.

— Eh bien ! dit-elle en me regardant avec des yeux très velours, je verrai… je réfléchirai.

— Voyons, dînez avec moi ce soir.

— Je ne peux pas. Je dîne chez Altesse, à Ville-d’Avray.

— Et après ?… après ?…

— Après… – elle hésita un moment – après… à onze heures… soit ! Je vous promets de venir tenter l’essai loyal, et s’il réussit, eh bien ! demain, nous filons manger des crevettes à Villers-les-Bains.

Vous jugez si j’étais content ! J’étais tellement épanoui que j’avais envie d’envoyer mon chapeau en l’air dans les branches des acacias. Enfin, je me contins, à cause du garde, mais en revenant, ma nervosité se manifesta par une pile administrée à mon cheval Bijou. Jamais la pauvre bête n’avait été conduite à semblable allure ; il me semblait qu’en le fouettant j’avançais l’heure du rendez-vous.

La journée me sembla longue et la soirée interminable. Je dînai sobrement, mais avec des choses délicates, bisque, rissoles à la Pompadour, cailles à la Souvaroff, petits-pois Lucullus, le tout arrosé d’une vieille bouteille de Romanée-Conti dont j’avais apprécié l’effet spécial dans certaines occasions folichonnes. Après le dîner, je fume un demi-cigare ; pas plus, et je m’en vais à petits pas vers l’avenue Hoche où demeure la blonde Alice. La digestion se faisait bien, j’avais la tête libre, le cœur dispos ; au ciel des étoiles et une lune extraordinaire pour l’année 1891 ; la belle nuit pour une orgie avenue Hoche !

Onze heures tintaient à l’hôpital Beaujon lorsque je me décidai à sonner à la porte du petit hôtel. Si dans certains cas il est impoli d’arriver trop tard, dans d’autres il serait indiscret d’arriver trop tôt. On m’avait dit onze heures, j’arrivais à onze heures ; d’ailleurs, il y avait de la lumière aux fenêtres de la chambre à coucher, ce qui était bon signe.

À mon coup de sonnette, je vois apparaître miss Mary, la dame de confiance, Qui ne connaît pas miss Mary, avec ses bandeaux à la vierge, ses dents de caïman jeune, sa robe noire impeccable et son air de profonde respectability. En voilà une qui serait intéressante si elle voulait raconter ce qu’elle a vu et entendu depuis huit ans qu’elle est au service d’Alice. Quels documents pour cette fin de siècle ! Mais je m’égare.

— Monsieur, me dit-elle, madame est absente. Elle dîne à la campagne.

— Oui, je sais.

— Mais il y a autre chose que vous ne savez pas… Le prince est là-haut.

— Patatras !

— Oui, il est revenu à l’improviste. Il attend madame depuis neuf heures du soir, et il jure par les saintes images. Il n’aime pas attendre.

— Et moi donc ! Alors, je n’ai plus qu’à m’en aller.

— Cela me paraît indiqué. Good night, sir.

Et avec un sourire un peu moqueur – il y a toujours pour une Anglaise, depuis Crécy et Azincourt, un certain plaisir à voir un pauvre Français contrarié – miss Mary me ferma la porte au nez.

Tout autre fût parti se coucher ; mais c’est là que vous allez reconnaître la grandeur de mon caractère chevaleresque. Je me dis : si la belle n’est pas prévenue, elle peut gaffer ; elle peut entrer par exemple en disant étourdiment : « Bonsoir mon petit la Paillardière ! » ou bien : « Pardonnez-moi d’être un peu en retard au rendez-vous, » Bref, il vaut mieux qu’elle soit avertie. Et je me mets à faire les cent pas, tout en philosophant sur mon amère destinée. Ah ! Alice avait bien raison de dire que ce n’était pas écrit. Le temps passait, mais comme je suis observateur, je ne m’ennuyais pas trop. Je voyais à cette heure-là un tas de petits couples qui débarquaient avenue Hoche. Il y en avait qui rentraient ensemble : Hyménée, hyménée !… Il y en avait d’autres – les plus heureux peut-être – qui se lâchaient à la porte, après force fricassée de museaux…

Tout à coup la porte s’ouvre avec fracas, et dans un rayon de lumière, je vois Salétoff qui sortait rouge, hérissé, gesticulant, et criant à miss Mary :

— Donc déjà, vous entendez, vous direz à madame que j’ai attendu depuis neuf heures. Il est minuit. C’est dégoûtant. Une mademoiselle Bretel faire poser le prince Salétoff !

Je le vis s’éloigner en faisant des grands bras dans la direction du parc Monceau. Deux minutes après arrivait, par l’Arc de Triomphe, la belle Alice elle-même. Je lui donnai la main pour descendre de sa Victoria, et la mis au courant de l’incident, qui la mit en joie :

Eh bien, me dit-elle en riant, vous avez eu du nez de m’attendre.

Oh oui, j’avais eu du nez, et je ne puis songer à cette nuit d’amour sans frissonner jusqu’aux moelles. Une tasse de thé d’autant meilleure que l’infusion avait été plus longue. Eh bien, messieurs, vous voyez maintenant que la vertu est toujours récompensée.

— Heu, heu, la vertu ?… fit de Bienne. Voyons, si nous disions simplement la paillardise.

NOIR ET BLANC
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AUX GRANDES MANŒUVRES

Ce fut avec une véritable joie que les lieutenants Louis Brunel et Sidi-Ben-Ali s’embarquèrent à Alger pour venir en France ; l’un un zouave magnifique, en sa qualité de Normand, blanc et rose comme une fille ; l’autre, officier de turcos et noir comme du cirage, si bien que les deux camarades auraient pu servir d’enseigne à l’exposition blanc et noir, chère à nos modernistes.

Liés d’une ancienne et étroite amitié, résultant de longues années passées ensemble au désert dans les mêmes colonnes, Brunel et Sidi-Ben-Ali avaient obtenu, du commandement du 19e corps, une permission de trente jours pour venir assister aux grandes manœuvres de la Champagne, et juger un peu, en spectateurs très intéressés, la lutte de Davout contre Gallifet, Pour mieux saisir les opérations, il avait été convenu que le zouave Brunel suivrait l’armée de l’Est (Davout), tandis que le turco Sidi-Ben-Ali s’attacherait particulièrement à l’armée de l’Ouest (Gallifet).

Le zouave et le turco débarquèrent à Bar-sur-Aube, et bien entendu furent l’objet de la curiosité la plus sympathique. Le costume semi-oriental de Sidi-Ben-Ali était très admiré, mais le large pantalon obusier de Brunel, avec le dolman à manche richement soutachée et galonnée d’or, produisit aussi un certain effet. Descendus à l’hôtel de la Cloche, ils furent immédiatement accaparés par la 5e division de cavalerie, et les officiers de cuirassiers tinrent à honneur d’héberger les deux croquos.

Ceux-ci, habitués au calme un peu morne de l’Afrique, ne pouvaient assez admirer l’activité qui régnait sur la place de la Mairie, les uniformes verts assez peu connus, de la trésorerie et des gardes forestiers, se mêlant au dolman à parement bleu des télégraphistes très affairés. Et les officiers d’état-major aux brassards multicolores, chargés de porter les hautes pensées des grands chefs, et les vélocipédistes très fiers de leur rôle spécial, avec les jambes élégamment ornées de guêtres, les vélocipédistes qu’on ne pouvait plus blaguer, maintenant que de ces jambes et de ces guêtres dépendait le sort de la bataille, et les estafettes parcourant à chaque instant le terrain à des allures désordonnées pour faire un peu de rouspétance et épater les bons réservistes, tout cela produisait un tableau grouillant, animé, plein de vie, de gaieté et de mouvement, une véritable orgie de couleurs.

— Hein ! mes vieux lascars ! disaient en riant les officiers de cuirassiers à leurs camarades un peu ahuris ; on s’agite ici peu plus qu’à Mostaganem ou à Constantine.

Et à chaque pas c’était un nouvel étonnement : voitures régimentaires pourvues de rouleaux en fil de fer galvanisé pour servir de pont et franchir aisément n’importe quelle rivière ; section de boulangerie de campagne composée de six fours roulants avec ses soldats demi-nus pétrissant le pain en plein air et scandant chaque battement par un son rauque ; machine à vapeur du ballon de campagne avec sa voiture-treuil et son ballon permettant d’apercevoir à l’horizon l’extrême limite de la Champagne Pouilleuse ; bref, tous les perfectionnements, tous les menus rouages de cette machine compliquée de la guerre.

Les coquillards sont gais ; ces robustes gaillards qui, avec leurs chevaux gigantesques, représentent la catapulte dans nos armées modernes, ont conservé la grosse joie exubérante de nos pères ; aussi la réception faite à Brunel et à Sidi-Ben-Ali fut tout simplement formidable. On but comme des sonneurs, on mangea comme des Templiers, on porta des santés à l’armée indigène, aux Arabes, aux odalisques, aux chameaux, que sais-je ? Tous les convives avaient roulé leur serviette autour de leur tête en guise de turban et les toasts s’entremêlaient d’Allah ! Ouch Allah ! comme dans les farces de Molière, sans oublier le bon prophète Mahomet, l’homme au paradis voluptueux et chabannaisque.

Au dessert, le capitaine Chavoye raconta l’entrevue de Tilsitt :

— …Alors, comme ça, le sergent me dit : « Constantin, mon cousin, que tu vas avoir l’honneur de monter la garde devant la tente de l’empereur Napoléon Ier, roi d’Italie, protecteur de la Configuration germanique, de l’Italie et de l’Helvétie. » Que je réponds : « Y a pas d’offense. »

Je n’y étais pas tant seulement depuis cinq minutes que je vois arriver un grand escogriffe, chapeau à claque, figure idem, beau linge, avec un grand diable de ruban de queue qui lui descendait, nom de Dieu, trois centimètres plus bas que la giberne. Alors, qu’il me dit : « Je voudrais parler à Napoléon. » Je lui réponds :

Est-ce que tu te figures qu’on parle comme ça à l’empereur. – Que je ne suis pas le premier venu. – Qui que t’es ? – Qui que je suis ? – Oui qui que t’es ? – Que je suis le roi de Prusse. – Ah bigre, ça n’est pas de la crotte de chien. Je vais demander à l’empereur s’il peut entrer. Il dit : « Qu’il entre. » Le voila-z-entré.

Alors qu’il dit, dès qu’il voit l’empereur, c’est toi qui viens pour embêter mes peuples, violer mes filles, et me chiper ma colonne de Rosbach ? – Allons donc ! dit l’empereur, quant à embêter tes peuples, tu les embêtes déjà bien assez toi-même ; quant à violer tes filles, mes soldats peuvent le faire, je m’en fiche ; quant à ta colonne de Rosbach, que le bourdon de Notre-Dame me serve de bonnet de police, si je ne m’en fais pas une pendule dans mes Es-Tuileries, sous un globe de verre.

Quand il a entendu cela, le roi de Prusse a fiché son camp, sans tant seulement que l’empereur ait le temps de lui dire : le bonjour à madame. Que c’était la reine de Prusse.

Et voilà l’entrevue de Tilsilt.

Et le zouave riait aux larmes ainsi que le turco en écoutant une fois de plus ces facéties légendaires qui se transmettent dans les régiments de génération en génération comme un dogme à travers les âges. À vrai dire, nos deux amis commençaient à être un peu gris, et à travers les fumées du vin, Sidi-Ben-Ali songeait vaguement qu’il avait à se faire réveiller le lendemain matin dès l’aube, afin de se trouver avec l’armée de l’Est, en avant de Chaumont, tandis que Brunel, qui n’avait qu’à rejoindre l’armée de l’Ouest à La Voire, en arrière de Brienne, pouvait partir une bonne heure plus tard.

— Ne t’inquiète pas, avait affirmé le commandant de Poigne ; je te ferai réveiller par le garçon de l’hôtel. Où es-tu descendu ?

— Chambre 12.

— Ça va bien ; tu peux dormir sur les deux oreilles.

Et de fait, fatigue ou vins trop capiteux, le brave enfant du désert commençait à somnoler un brin. Pour le réveiller, on entonna la fameuse chanson des turcos, que chantait si bien aux Ambassadeurs la pauvre Amiati :

Les turcos, tes turcos sont des bons enfants,
Mais il ne faut pas qu’on les gêne,
Autrement, la chose est certaine,
Les turcos deviennent méchants.
Ça n’empêche pas les sentiments.
Les turcos, les turcos sont de bons enfants.

Il s’agissait de l’épopée héroïque de Forbach. Cela commençait sur un rythme allègre, les sept cents turcos s’élançant sur l’ennemi à la baïonnette pour y opérer une trouée sanglante, bondissant avec leur uniforme clair qui piquait comme des bleuets dans les blés. Mais ils finissaient par être écrasés par le nombre, et à la fin du combat ;

Les turcos n’étaient plus que trente !

Et le refrain du commencement reprenait, mais sur un ton mineur, lugubre, comme si c’eût été un chant de mort s’élevant de la terre désolée :

…Les turcos, les turcos sont des bons enfants.

Pour le coup Sidi-Ben-Ali s’était mis à pleurer, et très attendri, plus gris que jamais, il brandissait son poing en l’air en criant : Bono bezef ! Bono bezef ! II fallut l’emmener comme un enfant. On le coucha, on le borda dans son lit Pourtant, dans une dernière lueur de raison, il dit encore à son ami le zouave Brunel, d’ailleurs, presque aussi parti que lui :

— N’oublie pas de me faire réveiller demain à quatre heures.

— Sois donc tranquille, répondit encore de Poigne. Puisque je te dis que je m’en charge.

Ainsi rassuré, le turco Sidi-Ben-Ali ferma les yeux, et bientôt s’endormit en ronflant comme un tuyau d’orgue. Or, tandis que Brunel allait se coucher à son tour, les cuirassiers eurent une idée diabolique. Ils firent dans une assiette une mixture savante de farine et, avec un pinceau, ils en couvrirent artistement le visage de Sidi, qui devint bien vite un superbe Pierrot, à faire envie au Cercle funambulesque. Puis on l’abandonna à son malheureux sort.

Le lendemain matin, le garçon d’hôtel vint, ainsi qu’il en avait reçu l’ordre, frapper violemment à la porte du 12.

— Mon lieutenant, il est quatre heures. Il faut se lever pour aller à Chaumont.

— C’est bon, répondit le turco, d’une voix un peu pâteuse.

Un jour blafard commençait à pénétrer par la fenêtre dans la chambre encore sombre. Sidi-Ben-Ali se détira en pensant à l’heureux Brunel qui, lui, pouvait encore continuer à dormir. Puis, les yeux encore lourds de sommeil, il se dirigea vers la glace et, s’y regardant machinalement, il aperçut une figure blanche qui lui était tout à fait inconnue.

— Maccache, s’écria-t-il, est-il bête, ce garçon ! Il a réveillé le zouave !

…Et il retourna se coucher.

LE TRAITEMENT
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Le vicomte Tugdual de Saint-Monokhl n’était certainement pas malade. C’était un vigoureux Breton bretonnant devant l’éternel, qui, installé avec la marquise douairière sa mère, dans le manoir de Coatserho, passait son temps à chasser, à boire et à mettre à mal les jeunesses de Plouganou, la Hougue, et autres petits villages environnants.

Cependant, depuis l’hiver dernier, à la suite des chasses, il se sentait dans le larynx certains chatouillements, comme si une petite bête à mille pattes s’était complu à exécuter des promenades hygiéniques aux environs de sa luette. On consulta Kerfauzon, l’excellent médecin de Morlaix, et celui-ei déclara que le vicomte avait des granulations et qu’il lui fallait les eaux d’Aix.

— Va pour les eaux d’Aix, riposta le vicomte, on affirme que c’est un endroit charmant.

— Il y a une chapelle ? demanda la marquise.

— Comment donc, opina le docteur, deux superbes églises ! De plus, je connais là le docteur Lamiroux. C’est un de mes bons amis, et je donnerai à monsieur votre fils une lettre d’introduction.

Et voilà pourquoi, ces jours derniers, Saint-Monokhl débarquait à Aix-les-Bains, avec une collection de suits en flanelle variés, dont les rayures n’avaient pas été choisies à la légère.

Après s’être installé à l’hôtel de l’Europe, dans une chambre donnant sur des jardins qui évoquaient, avec leurs corbeilles fleuries, une vague idée du paradis terrestre, il se présenta chez le docteur Lamiroux qui, à vrai dire, fut un peu étonné en voyant entrer dans son cabinet ce solide gaillard, à la mine fleurie, avec une taille de tambour-major et des épaules de portefaix ;

— Vous avez des rhumatismes ?

— Non, docteur, non, de simples chatouillements dans la gorge.

— Ah ! ah ! Voyons cela, Parfaitement. Granulation très accusée. Il ne faut pas plaisanter avec les granulations, sans cela on arrive au catarrhe chronique.

— Diable ! Vous m’effrayez. Catarrhe chronique ! Un Saint-Monokhl catarrheux ! Ça ne se serait jamais vu.

— Mais on peut enrayer. Je vais vous faire une ordonnance et vous indiquer un régime que vous suivrez à la lettre, vous me le promettez ?

— Je vous le jure sur la tête de Saint-Tugdual, mon patron ! dit solennellement le vicomte.

— Alors, ça va bien, et je réponds de la guérison.

Et le docteur écrivit : « Tous les matins, un quart d’heure de pulvérisation à Marlioz, bains sulfureux, douche écossaise, trois quarts de verre d’eau de Challes le matin, un demi-verre le soir. Dans l’après-midi, une heure d’inhalation. Voilà pour le traitement. Maintenant, comme régime, pendant vingt et un jours, pas de veilles, pas de liqueurs, pas de femmes, et un cigare après chaque repas – pas plus. »

— J’ai votre promesse ?

— C’est entendu, dit simplement Tugdual, et vous savez qu’un Breton ne manque jamais à son serment.

Il emporta soigneusement l’écrit du docteur, et, de ce jour, il se mit à se coucher à minuit, à supprimer complètement eau-de-vie, kummel et chartreuse, à allumer un cigare à la fin de chaque repas, et à vivre chaste.

Certes, il y avait un certain mérite. Le Casino et la Villa-des-Fleurs avaient précisément reçu les spécimens les plus brillants de ce demi-monde que l’Europe nous envie. Il y avait là Hélène Langlois, et Tekman avec ses saphirs, et Jane Darling, et Blanche Malabarre avec son amie Montlhéry, et Biguard, et Marcelle, et Cécile l’Autrichienne, et Nini Raffet, toutes, toutes, les plus élégantes, les plus séduisantes et les plus aimées, sans compter des députations exquises venues de Lyon et de Marseille, et les artistes les plus connues de nos théâtres de genre.

Le soir, dans le grand hall de la villa, à l’heure du dîner, c’était un spectacle charmant que celui présenté par cette exhibition de toilettes tout autour des petites tables éclairées doucement par des lampes à abat-jour rose. C’était la grande symphonie du blanc, le triomphe du pâle coloris, rehaussé par une éclaircie mauve, maïs ou vert amande, des lingeries en gaze de soie festonnée, froufroutée, transparente. Vapeurs roses enguirlandées de valenciennes et pomponnées de rubans et de plissés. Et sous les robes blanches, des jupons en batiste de soie rose, blanc et lilas, des bas de soie noire brodés de rose, en point d’Alençon incrusté de lilas. Sur la tête, des chapeaux Directoire en linon blanc, en paille manille, en paille Lise, ou encore le tout petit bonnet italien en guipure avec aigrette de plume noire. Un véritable éblouissement.

Et le vicomte de Saint-Monokhl, – on eût pu, vu la circonstance, dire de Saint-Antoine, – restait impassible au milieu de toutes ces tentations multiples, en dépit des œillades que lui attiraient sa fière prestance. Il avait promis au docteur Lamiroux, il tenait sa promesse. Chaque jour, il parcourait à pied les dix-huit cents mètres de route ombragée qui séparent de Marlioz ; chaque jour il avalait sans sourciller ses trois quarts de verre d’eau peu parfumée, restait un quart d’heure vêtu de caoutchouc et la bouche ouverte dans une attitude lamentable devant le petit appareil pulvérisateur ; chaque jour, après un repas sans liqueurs, il allumait le cigare permis par le docteur, disparaissait un moment, revenait un peu pâle, et partait stoïquement se coucher tout seul à son hôtel.

Parfois, quand il rentrait le soir dans le corridor, il regardait en soupirant les portes des chambres voisines devant lesquelles s’étalaient, dans une promiscuité pleine de révélations, les gros souliers jaunes lacés côte à côte avec les mignons escarpins. Mais lorsqu’il était tenté de faiblir, de changer un iota au régime, il se souvenait de son serment juré par Tugdual, et le catarrhe, le hideux catarrhe lui apparaissait dans toute son horreur.

Avec cette rigidité monastique, on aurait pu croire que le vicomte avait retrouvé une santé superbe. Au contraire, il dépérissait à vue d’œil. Les joues se creusaient, les yeux se cernaient ; en moins de quinze jours, il avait maigri de moitié, et les vestons en belle flanelle rayée, au lieu de mouler comme jadis le torse puissant d’un Armoricain vigoureux, d’un solide représentant de la vieille terre celtique, flottaient sur les épaules maigres d’un baigneur anémié et fin de siècle.

— Monsieur le vicomte n’a pas bonne mine, disait parfois le maître d’hôtel avec intérêt. Monsieur le vicomte doit faire une sacrée noce. Je sais bien qu’ici c’est un peu difficile de faire autrement, cependant, monsieur le vicomte devrait enrayer, ou tout au moins mieux réparer. Si j’osais me permettre de donner un respectueux avis à monsieur le vicomte, je lui conseillerais de travailler les beefsteaks bossus, les côtelettes saignantes, et de renoncer momentanément aux petites femmes.

Fort de sa conscience, Tugdual ne répondait rien, mais il était bien forcé de convenir avec lui-même que ça n’allait pas du tout. La marquise douairière ne l’aurait pas reconnu. Il avait perdu tout appétit et la vue des grillades préconisées par le maître d’hôtel lui faisaient horreur. La démarche devenait chancelante, il avait comme des éblouissements ; bref, il se décida à retourner chez le docteur Lamiroux.

— Sapristi, comme vous êtes changé ! ne put s’empêcher de s’exclamer ce dernier, à la vue de son client.

— N’est-ce pas, docteur, n’est-ce pas ? Il faut vous dire que, depuis quinze jours, je n’ai pas pu garder ni un déjeuner ni un dîner ; je rends tout ce que je mange. Des nausées bi-quotidiennes.

— Diable ! mais c’est très mauvais signe. Ah çà ! vous n’avez donc pas suivi mon traitement ?

— Mais si, et c’est précisément parce que je vous avais fait un serment solennel que j’ai voulu continuer quand même, mais j’ai bien vu, du premier jour, que ce traitement me rendait malade.

— Pas possible. Ce n’est pas, par hasard, la pulvérisation ?…

— Non. Je m’y suis très bien habitué.

— Peut-être ne pouvez-vous pas digérer l’eau de Challes. J’avoue qu’elle a une certaine odeur de souffre…

— Non. Je suis arrivé à la boire avec plaisir.

— Alors, je ne puis croire que ce soit la privation de femme, la privation de liqueurs…

— Non, non, docteur, seulement, vous m’avez dit : un cigare après chaque repas.

— Eh bien ?

— Eh bien, vos deux sacrés cigares sont cause que je n’ai pas encore pu conserver un déjeuner ou un dîner depuis mon arrivée. J’ai obéi parce que j’avais juré par Saint-Tugdual, mais… je n’ai jamais pu fumer de ma vie.

L’OURS ET LA SENTINELLE
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Le brigadier des Esbrouffettes jeta un regard mélancolique vers la porte de la salle de police que le maréchal des logis de garde venait de refermer bruyamment ; puis, après avoir réfléchi une minute, il s’assit sur le lit de camp incliné, dont les planches sont destinées à remplacer le sommier élastique, sortit de sa poche un crayon, du papier, et se mit à écrire sur ses genoux :

« Pont-à-Mousson, 17 août 18…

» Ma chère maman,

Je ne pourrai pas encore ouvrir la chasse à la Châtaigneraye cette année ! Le 35e de hussards ne fait pourtant pas de manœuvres, et j’étais bien content de pouvoir venir passer une bonne huitaine au château, comme jadis quand j’étais collégien et que j’avais des vacances… Mais je viens d’attraper trente jours de salle de police. Ah ! pourquoi n’y a-t-il plus, comme du temps de papa, levée des punitions pour le 18 août !…

Trente jours de salle de police ! Vous allez croire que j’ai mis le feu au quartier, déserté à l’ennemi ou vendu la France. Dans le civil, pour se voir infliger un mois de prison, il faut déjà avoir commis des méfaits sérieux. Dans notre métier, il suffit d’avoir acheté un ours.

Mais, me direz-vous, pourquoi diable, malheureux, avais-tu acheté un ours ? Ah ! ma bonne maman, voyons, la main sur la conscience, n’avez-vous jamais acheté des objets qui vous étaient absolument inutiles, pour rien, pour la gloriole ? Or, je m’étais toujours souvenu du succès qu’avait remporté au printemps le gros Bartel, présentant deux canards tout dressés devant l’aréopage du cirque Molier. Moi, j’étais pris par la manœuvre, les classes, les théories, les corvées, et je n’avais pas le temps de dresser des canards. Lorsque, dernièrement, à l’occasion de la Saint-Fiacre, les Mussi-Pontais – c’est ainsi que se dénomment les prétentieux habitants de Pont-à-Mousson – eurent l’idée d’organiser une foire sur la place d’Armes. Il y avait là un saltimbanque qui faisait danser, au son de la vielle, deux ours, un brun et un noir. Le noir surtout était ravissant. Il avait, en dansant, des attitudes, des mines renfrognées, des balancements à pouffer de rire.

À tout hasard, je dis au saltimbanque :

« — Monsieur, est-ce que c’est difficile de faire danser les ours ?

« — Oh ! pas du tout, me répond l’homme, vous n’avez qu’à prendre la ficelle, comme ça, de la main gauche, et à donner, de la main droite, par-dessus le bras gauche, des petits coups de bâton à la bête sans la perdre de vue et en vous tenant à distance. Essayez plutôt.

J’essayai, un peu gauchement, dame, je n’avais pas l’habitude… on ne m’avait pas appris ce dressage rue des Postes. – Je pris la ficelle, je croisai mon bras droit par-dessus mon bras gauche, j’agitai le bâton et, ô joie, ô ivresse, l’ours noir se mit à danser. J’étais ravi.

« — Combien votre ours noir ? fis-je alors dans un élan d’enthousiasme.

« — Cinq cents francs.

C’était un peu cher, mais je songeai par la pensée au succès que j’aurais devant les camarades.

Je pourrais me poser en dompteur, prétendre que c’était un ours que j’avais rapporté moi-même des Pyrénées.

Bref, je marchandai, et je parvins à obtenir l’animal pour quatre cent cinquante francs. Il parait que c’était donné, d’autant plus que j’avais le petit bâton et la ficelle par-dessus le marché.

Je paye, à la stupéfaction naïve des gens étonnés de voir tant d’or dans la bourse d’un simple brigadier de chasseurs à cheval, et me voilà parti avec mon amour d’ours noir. D’abord il ne voulait pas me suivre – il regrettait son maître, le pauvre, et puis, qui sait, peut-être avait-il de l’amitié pour l’ours brun. – Je tire sur la ficelle, j’agite mon bâton par-dessus le bras gauche sans quitter des yeux mon compagnon, ce qui m’obligeait à marcher la tête tournée et sans voir où j’allais. On ne se figure pas comme parfois les choses qui paraissent les plus simples sont d’une exécution difficile.

Enfin mon ours se lève – il était presque aussi grand que moi – et, au milieu d’une allégresse générale, nous voilà partis vers le quartier de cavalerie. Tout le long de la route j’entendais déjà ces lazzis, ces interpellations, ces éclats de rire, bref, ce bruissement qui précède le succès.

Nous franchissons tous les deux la porte du quartier, sous l’œil de la sentinelle ahurie. C’était précisément l’heure du pansage, et tous les chevaux étaient attachés au mur par des cordes à fourrage passées dans les anneaux. Les hommes, en bourgeron de toile, les bras nus, la calotte grise sur la tête, avaient installé les baquets en arrière sur l’alignement formé par les éponges et les époussettes, et se préparaient à commencer, avec l’étrille, la toilette des chevaux. Les maréchaux de logis faisaient les dix pas devant leur peloton, et, au centre, le capitaine de semaine, avec les officiers de service, recevaient l’appui des maréchaux des logis chefs. Tout le monde était sur le pont. J’arrivais bien.

J’entre bravement, traînant mon plantigrade, comme on m’avait appris, en le dardant et en le frappant. Et tout à coup… ah ! ma bonne maman, le tonnerre tombant au milieu de la cour du quartier n’aurait pas produit plus d’effet, ni plus de vacarme. Figurez-vous six cents chevaux tirant au renard, brisant leurs entraves, culbutant les seaux et les baquets, et bondissant autour de mot, éperdus, hennissant de terreur, tandis que les hommes criaient, que les maréchaux de logis juraient, que les lieutenants sacraient, et que les gardes d’écurie s’agitaient dans toutes les directions avec des bridons à la main.

Il paraît que les chevaux ont une peur folle des ours. On s’instruit tous les jours, mais j’ignorais absolument ce détail d’histoire naturelle.

Pendant ce temps, une dizaine de canassons étaient déjà partis hors du quartier et caracolaient à travers les rues de Pont-à-Mousson, écrasant les passants et brisant les devantures des Mussi-Pontais.

« — Sacrebleu ! fermez au moins les portes ! tonna le capitaine de semaine.

Les hommes de garde exécutèrent cet ordre en hâte, tandis qu’au milieu du désarroi général, mon ours noir dansait toujours. Alors le capitaine s’adressa à moi :

— Ah ça ! brigadier des Esbrouffettes, vous êtes maboul ou ivre-mort ? Est-ce que vous vous fichez du monde de venir ainsi semer, de gaieté de cœur, la perturbation dans tout le corps ? Vous allez monter de pied ferme à la salle de police, et je vais faire mon rapport au colonel. Quant à votre ours, arrangez-vous pour le faire reconduire immédiatement hors du quartier.

J’appelai Perdriol, mon ordonnance, et je lui dis :

« — Écoute, j’ai payé cet animal quatre cent cinquante francs, ficelle comprise, à un saltimbanque qui travaille sur la place d’Armes. Dis-lui que maintenant, je lui donne encore cent francs, s’il veut le reprendre et m’en débarrasser.

« — Mais, brigadier, je n’ai jamais conduit d’ours !

Je lui indiquai le système des petits coups de bâton par-dessus l’épaule gauche, et tandis qu’il partait en fixant la bête qui gambadait toujours – c’était bien le moment de danser ! – je suivis le maréchal des logis de garde qui m’emmenait avec son trousseau de clefs.

« — Ce qui vient de l’ours retourne à l’ours, me dit-il en ricanant.

C’était excessivement spirituel, et j’étais en train de savourer dans ma cellule la profondeur de cette plaisanterie, lorsque je vis revenir Perdriol.

« — Brigadier, le saltimbanque était parti, et je n’ai pu le retrouver.

« — Alors ?…

« — Alors, j’ai ramené votre ours y son retour a produit plus de rouspétance que jamais, et le capitaine, exaspéré, va le faire passer par les armes. Voyez plutôt.

Je m’approchai du vasistas et j’aperçus mon pauvre animal qu’on dirigeait vers le tir à la cible. Il marchait au supplice toujours en dansant. C’était un brave, et, je ne sais pourquoi, devant cet abus de la force brutale, il me revint comme un vague souvenir du duc d’Enghien et du donjon de Vincennes.

Mon ours fut placé debout devant la plaque de tir ; il continuait à se balancer avec grâce, ayant sans doute refusé de se laisser bander les yeux. Une détonation retentit ; il tomba frappé de six balles françaises visées en plein cœur… et l’on sait que nos chasseurs à cheval tirent bien !

J’ai assisté, les larmes aux yeux, à cette exécution dont, tonute proportion gardée, je suis aussi responsable que Napoléon III à l’égard de celle de l’empereur Maximilien. Quant à moi, ainsi que je te l’ai dit en commençant, j’ai trente jours de salle de police, car on m’avait collé un motif arabe, et la punition a fait la boule de neige.

Lisez plutôt :

« A introduit dans le quartier un fauve féroce qui a mis tout sens dessous dessus, a fait casser deux cents entraves, cent cinquante filets, quarante seaux, vingt baquets, a fait blesser deux gardes d’écurie, et a causé les accidents les plus graves parmi les Mussi-Pontais. »

Et voilà, ma chère maman, pourquoi je ne viendrai pas ouvrir la chasse chez vous cette année. Décidément nous vivons en des temps bien étranges et il devient de plus en plus difficile de s’amuser un brin :

Votre pauvre malheureux brigadier,

« Jehan. »

LA RONDE
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Monsieur de Magnicourt,lieutenant au 36e cuirassiers,
au colonel de Poigne, commandant le 36e cuirassiers.

Vitry-le-François, 15 septembre 18…

Mon colonel.

Je ne vous écris pas pour réclamer contre les quatre jours d’arrêts que vous m’avez infligés, d’abord parce que ma punition est juste – et ensuite parce que, selon toute vraisemblance, elle sera levée par le général Saussier après la revue du 17 ; mais vous m’avez toujours témoigné tant de bienveillance, vous m’avez si souvent montré que j’étais non seulement votre subordonné, mais votre neveu, presque votre fils, que je voudrais vous expliquer un peu comment les choses se sont passées.

En somme, cette lettre-là, je l’écris moins au colonel qu’au frère de papa, un papa qui est général et qui, lui non plus, ne plaisante pas sur les questions de discipline. Eh bien ! voici : tout cela c’est la faute à Blanche de Clèves. Ne froncez pas le sourcil, car vous la connaissez bien, Blanche de Clèves : c’est cette jolie fille toujours vêtue d’étoffes claires, foulard rose, linon blanc, surah lilas ; toujours coiffée de gigantesques chapeaux paillassons tout garnis de fleurs qui, cet été, venait me voir dans mon cottage du Grand-Mourmelon lorsque j’étais de semaine au camp.

Quand votre haute stature se profilait au-dessus de la petite haie de sapins avec laquelle j’ai enclos mon jardinet, nous nous cachions ensemble sous la tonnelle, mais vous, qui avez le nez très délicat, vous flairiez les parfums d’impérial-russe et de sandrigham qui s’exhalaient à travers le treillage ; mais vous, qui avez l’oreille très fine, vous perceviez des bruits de baisers et de rires comprimés, et en passant, vous agitiez un doigt menaçant vers le bosquet en disant avec votre bonne grosse voix :

— Monsieur mon neveu, vous avez des mœurs déplorables.

Et alors quand vous rencontriez Blanche, toute seule, dans le petit chemin qui mène à la rue du Génie, vous aviez sous votre moustache un demi-sourire de connaissance, et même un soir, à la nuit tombante, vous lui avez dit : « Bonsoir, ma nièce ». Ne dites pas non, mon colonel, c’est elle-même qui me l’a raconté, et j’ai trouvé cela très gentil.

Donc, comme je vous le disais, vous connaissez très bien Blanche de Clèves, et vous êtes forcé d’avouer que jamais plus adorable fille, plus séduisante créature ne vint animer de ses grâces parisiennes nos steppes désolés du camp de Châlons. Aussi, depuis quinze jours que je suis parti pour les manœuvres, elle me manquait beaucoup ; mais quoi, le service a ses exigences, une fois parti je ne m’occupe plus que de mon affaire, et vous avez bien voulu me complimenter vous-même sur la manière dont je m’étais acquitté avec mon peloton de service de reconnaissance le jour de la bataille de Vandeuvre.

— Vous m’avez dit : Magnicourt, votre pointe d’avant-garde a parfaitement opéré.

Cela m’a fait plaisir, moins pour moi que pour le brigadier Perdriol qui dirigeait ce service. Mais, enfin, si moi je me contentais des compliments de mon colonel et de l’âpre satisfaction du devoir accompli, Blanche était beaucoup moins résignée à cette dure séparation.

Pour être un militaire, en a-t-on moins un cœur !…

chantait Dupuis dans la Grande-Duchesse, avec une voix qui lui venait du nez et une conviction qui lui venait de l’âme. Ah ! mon colonel, c’est bien vrai, ce qu’il disait là ; c’est absolument vrai !

Bref, j’ai été faible, et comme entre la bataille de Vendeuvre et la grande lutte finale contre l’armée de Boisdeffre, nous avions quarante-huit heures de répit, j’ai écrit… Évidemment, j’ai ou tort, mais, dame, après quinze jours de sagesse !… Enfin, j’ai écrit à Blanche de venir me rejoindre au cantonnement de Saint-Remy. Je lui avais trouvé une chambre passable à l’hôtel de la Cloche ; tous nos hommes et chevaux étaient bien casés, les distributions étaient faites, la solde du jour distribuée, je croyais donc être tranquille le soir et j’avais reçu avec une véritable allégresse ma petite amie qui débarquait, jolie, oh ! jolie ! avec son costume de voyage maïs et sa chemisette bleue jabotant sous un empiècement de dentelle.

Je m’attendais donc à une nuit exquise, lorsque tout à coup, vers les six heures, un bruit sinistre se répand. Il y aura manœuvre de nuit ! Bientôt les ordres commencent à circuler, et sur le coup de huit heures, après dîner, j’apprends que vous m’aviez commandé de ronde ! Aviez-vous entendu parler du débarquement de Blanche, mon colonel ? C’est bien possible, enfin j’ai comme une manière d’idée que ce choix n’était pas fait à la légère. Je l’avoue, pour la première fois depuis le départ – et Dieu sait cependant si nous avons trimé – j’ai lâché un sacré mille noms d’un pétard de chien ! qui était tout ce qu’il y a de plus convaincu. Passer cette nuit-là, précisément cette nuit-là sans ma petite amie !… Et je relisais, hébété, le mot d’ordre César, et le mot de ralliement Cerisy qu’on m’avait apporté sur le papier : César-Cerisy ! César-Cerisy… lorsque tout à coup Blanche s’écrie :

— Ne te désole pas, mon petit homme aimé – c’est toujours ainsi qu’elle me nomme – mon petit homme aimé, je ne te quitterai pas.

— Mais puisque je suis de ronde !

— Eh bien, tu as le droit, j’imagine, de te faire suivre par ton ordonnance ; j’ai toujours vu que les officiers de ronde étaient suivis par leur ordonnance ; veux-tu que je sois ton ordonnance ? Veux-tu ? Ce sera si amusant de se déguiser en cuirassier !

Évidemment c’était fou, mais Blanche me demandait cela si gentiment, avec des yeux si pleins de caresses, avec deux beaux bras jetés autour de mon cou ; il aurait fallu être un ange pour résister, et je n’étais pas un ange, moi, puisqu’il y avait quinze jours… oui, je l’ai déjà dit. Alors j’ai cédé, et la nuit venue, j’ai habillé Blanche avec un grand manteau bleu de troupe, qui la couvrait complètement, avec les manches chaussées et le collet relevé ; j’ai campé sur sa tête mignonne un casque dont j’ai rabattu la jugulaire, et nous sommes partis au pas, botte à bottine, dans la nuit claire, moi sur mon cheval d’armes, elle sur Mouton, le cheval du docteur, le plus doux du régiment.

La soirée était superbe ; sous un ciel parsemé d’étoiles qui piquaient des clous d’or sur un fond indigo, la campagne endormie s’étendait à perte de vue ; un bataillon de chasseurs avait établi son bivouac à la ferme de la Garenne ; les soldats avaient formé les faisceaux et s’étaient étendus, nous donnant une réminiscence du beau tableau de Détaille ; à quelques mètres en arrière, les sous-officiers, puis les officiers, et enfin la section sous les ordres d’un sous-lieutenant constituant la garde de police.

Ce bataillon avait installé son service d’avant-postes tout le long de la Voire, et il y avait là des grand’gardes, des petits postes et un cordon de sentinelles, deux par deux, qui nous arrêtaient au passage.

— Qui vive ?

— France. Ronde d’officier.

— Halte-là. Avance au ralliement.

Alors, je laissais mon amie immobile et j’allais au petit trop me faire reconnaître, et nous échangions avec la sentinelle le mot d’ordre : César, et le mot de ralliement : Cerisy. Elle avait bien peur en se trouvant ainsi pendant quelques minutes toute seule dans la plaine sombre, mais, pour la rassurer, je l’embrassais, en revenant, à pleines lèvres. Comme j’avais peur d’oublier le mot, j’avais trouvé un moyen mnémonique. Les lèvres de Blanches ont absolument le goût de cerises, alors je m’étais dit que cerise me rappellerait Cerisy et que cela irait très bien, n’ayant, pour me souvenir du mot, qu’à me rappeler la bouche parfumée de ma maîtresse. Nous avions déjà reconnu ainsi une demi-douzaine de postes quand, en arrivant près de Bétignicourt, impossible de me rappeler le mot de ralliement. Je cherche, je cherche, restant immobile devant le petit vitrier qui a croisé la baïonnette ; je passe ma langue sur mes lèvres, afin d’y retrouver le baiser de Blanche, il n’y avait pas à hésiter, cela sentait la framboise, et alors je réponds triomphalement à la sentinelle : Framboisy. Framboisy, au lieu de Cerisy ! C’était très grave. La sentinelle crie : « À la garde ! » Le petit poste arrive, avec un lieutenant qui me redemande encore le mot de ralliement, et, dans mon imagination fatiguée, je ne trouve jamais que ce diable de nom de : Framboisy.

Il ne plaisantait pas le fantabosse : – Monsieur, me dit-il, le sire de Framboisy n’a rien à faire en cette circonstance, et puisque vous ignorez le mot de ralliement, je vous fais prisonnier avec votre planton.

Mon planton, c’était Blanche qui riait comme une folle, la petite misérable, tandis que le lieutenant l’emmenait sous sa tente, désireux de s’assurer lui-même de sa personne. Le lendemain matin seulement on m’a renvoyé au corps. Vous m’avez infligé quatre jours d’arrêts, et, depuis, je ne sais plus du tout ce qu’est devenue ma maîtresse.

Voilà mon équipée, mon colonel, et peut-être sourirez-vous en la lisant. Vous avez été jeune, vous aussi, et vous serez indulgent pour un pauvre officier qui ne s’est pas assez souvenu que les Blanche de Clèves ne devaient pas venir à la guerre, même à la petite guerre.

Lieutenant de Magnicourt,

P.-S. —Je voudrais bien retrouver Blanche à cause du casque et du manteau. Le capitaine commandant me les réclame avec férocité, et m’accuse de détournements d’effets militaires.

L’ÉTERNUEMENT
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S’il y avait au monde un officier accablé de besogne, c’était bien le capitaine Folarçon, faisant fonction d’adjudant-major au 31e dragons, caserné au quartier Dupleix. Je vous parie un sourire de Théo contre un regard de Grenier, que vous ne savez pas où se trouve le quartier Dupleix. C’est là-bas, là-bas, à Grenelle, presque au Gros-Caillou.

Autrefois encore on pouvait biaiser en traversant diagonalement le Champ de Mars ; mais, depuis les travaux de l’Exposition, il faut forcément faire le grand tour en passant devant les bâtiments de l’École Militaire. Or, Folarçon, pendant sa semaine, était obligé de faire ce trajet quatre à cinq fois par jour. Il devait venir à la botte, surveiller le pansage du matin, préparer le petit rapport – assister debout au rapport devant le colonel, et ça durait ! ça durait !… Faire défiler la parade. Courir vite déjeuner au mess, avenue de la Bourdonnaye ; retourner pour le départ des classes et des corvées diverses, assister au pansage ; revenir à huit heures et demie pour l’appel du soir. Ouf ! Et, à ce moment nouveau Titus, il pouvait dire qu’il n’avait pas perdu sa journée.

Aussi, comme il était un peu Anglais par sa mère, comme il parlait couramment la langue de la perfide Albion, avait-il fait les les plus pressantes démarches auprès du deuxième bureau de l’état-major général afin d’être nommé attaché militaire à Londres. Douze sénateurs rouges, quinze députés écarlates, et vingt conseillers municipaux cramoisis avaient été mis en branle et devaient insister auprès du ministre. Mais ce qui valait mieux que toutes ces recommandations c’était l’appui d’Alice Lowenthall. Depuis le dernier bal donné chez Ninon Delenclos, Alice était littéralement folle du capitaine. Or, tout le monde sait qu’Alice est du dernier bien avec le prince de Bristol qui l’honore toujours d’une visite lorsqu’il arrive inopinément à Paris, et elle avait promis, formellement promis de faire – entre deux conversations – la demande au prince.

Il est évident que si monseigneur voulait seulement témoigner l’ombre d’un désir au ministère des affaires étrangères, par l’entremise de l’aimable lord Lytton, l’affaire serait immédiatement conclue. Et, alors, Folarçon émerveillé, entrevoyait une vie tissée d’or et de soie, dans cette bonne ville de Londres, Vingt mille francs de traitement ; logé à Albert-Gate ; invité à tous les bals de la cour, à tous les garden-parties, à tous les lunchs mondains ; le matin, une promenade à cheval à Hyde-Park, dans l’allée de Rotten-Row ; le déjeuner à l’Army and Navy Club, le soir, une apparition à Drury-Lane et à Coveht-Garden. Par-ci, par-là, un acte de présence à la parade de Saint-James ou de Buckingham-Palace, un voyage au camp d’Aldershot, une excursion au tir de Wimbledone, et rarement – oh ! très rarement !… un rapport envoyé au ministre sur cette brave armée anglaise, où l’on ne change jamais rien, où l’on n’invente jamais rien, où l’on ne menace personne, et où l’on vit tranquillement dans le respect de la tradition et de la routine. Un rêve ! Un véritable rêve !…

Précisément cette semaine-là avait été des plus dures. D’abord Alice était venue plusieurs fois déjeuner, et rien n’est fatigant comme un déjeuner lorsque, faute de temps, on est obligé de s’embrasser au dessert, même sans avoir terminé sa digestion. De plus, je ne sais quels zéphirs amoureux avaient soufflé dans la direction de Grenelle, mais tous les dragons du 31e étaient en rut, et découchaient avec un ensemble touchant.

— Capitaine Folarçon, avait dit le colonel, qui ne découchait plus depuis longtemps – et pour cause – il faut me pincer ces gaillards-là. Faites des contre-appels. Un bon contre-appel, il n’y a que ça !

Et l’adjudant-major, suivi par l’adjudant de semaine, porteur d’une lanterne sourde, passait à des heures absurdes au milieu des chambrées peu embaumées, retournait les étiquettes des hommes absents, notait les lits vides – il y en avait beaucoup – distribuant une manne abondante de salle de police et de prison…, mais tout cela diminuait encore le peu d’heures consacrées à sommeil réparateur. Ah ! quand donc viendrait la bienheureuse nomination à London-les-Bains ? To be or not to be. Être ou ne pas être attaché militaire. L’éreintement ou la délivrance !

Ce soir-là Folarçon d’un pas alourdi rentrait à son logis de l’avenue de la Tour-Maubourg. Il était environ minuit et demi, et le dernier contre-appel avait signalé encore un nombre indécent de jolis découcheurs. Mais qu’est-ce qu’ils avaient donc, ces satanés dragons pour découcher comme ça ! Le colonel allait encore grogner au rapport : Quartier mal tenu ! Pas de discipline ! Pétaudière ! etc., etc. Enfin, pour le moment, le mieux était de dormir sans se préoccuper des tempêtes du lendemain.

L’ordonnance Perdriol attendait, pas couché.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Mon capitaine, madame Lowenthall est venue. Elle a été bien contrariée de ne pas trouver mon capitaine, et elle a laissé ce mot sur la table.

… C’est vrai, sa chambre était encore tout embaumée du parfum âcre et pénétrant qu’Alice laissait toujours derrière elle comme un sillage d’odeurs. Il se précipita sur le billet et lut :

« Viens ce soir. Sinon, tu ne sais pas ce que tu perds. Tends tes lèvres, mon capitaine adoré !

« Ton Alice. »

Saperlipopette ! C’est qu’elle demeurait bien loin la bien aimée… avenue de l’Opéra… tout près de la Comédie-Française… Il fallait être à six heures au quartier ; le capitaine était exténué. D’un autre côté, la phrase : « Tu ne sais pas ce que tu perds, » était soulignée deux fois, deux fois ! Et Folarçon se voyait déjà dans la chambre capitonnée, suggérant la femme et l’amour, fanfreluchée, coquette comme un boudoir, dans l’atmosphère tiède, parfumée d’une odeur exquise de violettes d’automne. Il se rappelait les nuits folles où, aux imperceptibles appels de la bouche d’Alice, ils joignaient leurs lèvres, où il se repaissait de toutes les papilles énervées de l’épiderme, où après les suprêmes et ineffables joies, il reposait sa joue contre son épaule nue et baignait son front brûlant dans les ondes profondes et aromales d’une chevelure en débâcle !… Tu ne sais pas ce que tu perds ! Si, pardieu ! il le savait bien, il ne le savait que trop ! Aussi mordu au cœur par un désir fou, il décrocha simplement son sabre, endossa sa pelisse et sortit.

— Bah ! se dit-il avec philosophie. Les savants ont bien raison. On ne sait pas tout ce qu’on peut exiger de cette merveilleuse mécanique que l’on appelle le corps humain.

Arrivé sur l’esplanade des Invalides, il eut la bonne chance de rencontrer un fiacre et, un quart d’heure après, il sonnait chez Alice.

Francine, la femme de chambre, vint ouvrir, une lampe à la main.

— Tiens, c’est vous, monsieur de Folarçon. Mais madame est sortie. Elle est restée jusqu’à une heure ; après, elle m’a dit qu’elle partait souper.

— Mais, j’ai reçu une lettre me priant de venir.

— Ah ! dans ce cas, monsieur n’a qu’à attendre. Sans doute, madame ne tardera pas à rentrer.

— Eh bien ! c’est bon, Francine. Vous pouvez aller vous coucher.

Folarçon releva la portière en peluche saumon à reflet argenté, et pénétra dans la chambre à coucher, toute tendue de vieux rose, avec à terre, parmi les tapis orientaux et les coussins, la grande peau d’ours blanc qui lui rappelait tant de souvenirs. Dans une lampe persane, une veilleuse rouge éclairait le lit de milieu dont le fond était fermé d’un grand rideau en satin blanc entrouvert à l’italienne. Au pied deux Amours à califourchon sur des cygnes, et un prie-dieu. La couverture était faite et deux larges oreillers brodés sur transparent rose avaient l’air de se dire les choses les plus tendres du monde. Sur le couvre-pied de satin s’étalait une merveilleuse chemise en entre-deux de dentelles, et de cet ensemble luxueux et raffiné, des draps, des portières, des tentures s’exhalait toujours ce doux parfum de violette que Folarçon connaissait si bien. Quel contraste avec le milieu rude et guerrier dans lequel son métier le condamnait à vivre !

Malgré lui, cependant, la tiédeur de l’appartement l’envahissait d’une torpeur lourde. Il sentit qu’il n’aurait pas la force de lutter, et en un tour de main, se débarrassant de son uniforme et de ses grosses bottes éperonnées, dans le boudoir, il se dirigea avec délice vers le grand lit désert où sa tête brune disparut dans le duvet moelleux. Puis, comme la veilleuse rouge le gênait, il décrocha l’embrasse qui retenait le rideau de peluche, et quelques secondes après, noyé dans l’ombre, oubliant l’univers entier, le capitaine dormait de ce sommeil du juste qui ressemble tant à celui de la brute.

II

À trois heures du matin, il fut réveillé par un froufrou de robe et par un murmure de voix. C’était Alice Lowenthall qui rentrait… mais pas seule ! Entrouvrant un œil, Folarçon aperçut un digne gentleman, replet, chauve, sanguin, avec une barbe blonde et la figure épanouie d’un homme heureux. Il allait et venait par l’appartement, très élégant, avec un frac irréprochable sur lequel un gardénia fixé à la boutonnière piquait une note claire. Alice alluma les candélabres de la cheminée, et le capitaine reconnut avec stupeur, qui ? Le prince de Bristol lui-même !

Et ce dernier disait avec son joli accent britannique.

— Ça été tout à fait aimable à vous de venir à ce souper. Ni Raglan, ni Du Fau ne comptaient plus sur vous. Vous avez écrit à Du Fau que vous ne viendriez pas…

— Oui, monseigneur. Je me sentais un peu lasse. Mais à une heure du matin, quand j’ai songé que je n’avais qu’à aller jusqu’à la Maison-d’Or pour vous voir, ma foi ! j’ai surmonté ma fatigue.

— Oh ! dearest !

Le prince prit dans ses bas Alice, et l’attirant à lui l’embrassa le plus tendrement du monde, debout un peu dans la pose popularisée par la fameuse gravure : Enfin seuls ! Mais seuls, ils ne l’étaient pas et la situation du capitaine caché derrière le rideau devenait très critique. Déjà le prince de Bristol, sans perdre une minute de son grand air, avait enlevé son frac qu’il avait soigneusement posé sur la chaise longue ; puis toujours avec flegme, il avait saisi son chronomètre qu’il avait monté scrupuleusement. Douze tours – pas de plus – pas un de moins. Que faire ? se disait éperdu Folarçon ? Que devenir ? Évidemment il ne fallait pas attendre le moment psychologique où le prince ayant retiré son inexpressible se trouverait dans une situation grotesque et manquant absolument de cant. Il fallait prendre une décision décisive, immédiate… le cœur du pauvre capitaine battait à tout rompre. Allons ! il n’avait pas le temps de trouver trouver mieux.

— Atchi !! fit-il en lançant un éternuement sonore qui éclata comme un coup de tonnerre dans la grande chambre et fit vibrer les vitres.

Le prince devint très pâle, et d’un mouvement instinctif repassa immédiatement son frac. Quant à Alice, elle se précipita vers le lit, et soulevant la tenture, elle dit à voix basse :

— Comment ! tu es ici !

— Dame, tu m’avais dit : Tu ne sais pas ce que tu perds.

Le prince s’était approché au pied du lit et avec son grand air hautain :

— Ma chère, présentez-moi au moins votre hôte.

— Monseigneur… J’ai l’honneur de vous présenter monsieur de Folarçon… capitaine au 31e dragons.

Folarçon, assis sur son séant, les cheveux embroussaillés, les yeux gros de sommeil, saluait du buste avec des inclinations de clown, en bafouillant :

— Très flatté… Croyez, monseigneur, que je suis confus… désolé…

— Tiens ! tiens ! C’est de vous, n’est-ce pas, capitaine, que l’on m’avait parlé pour une place d’attaché militaire à Londres.

— Oui, monseigneur… effectivement… ma mère est née Halifax et…

— Eh bien ! monsieur, d’après votre éternuement de tout à l’heure, j’ai constaté que vous vous enrhumiez très facilement. Les brouillards de l’Angleterre ne conviendraient pas du tout à vos bronches délicates, et – si vous le voulez bien – vous ferez dire à Son Excellence l’ambassadeur de ne plus me parler de ce petit projet. Good bye, captain !

Après avoir salué d’un imperceptible mouvement de tête, le prince de Bristol reprit sa pelisse de fourrure, et sortit avec majesté, reconduit jusqu’à la porte par Alice qui se pinçait jusqu’au sang pour ne pas rire.

Elle revint vers le capitaine, très décontenancé, et, lui sautant au cou :

— Bah ! vois-tu, mon gros loup, c’est très heureux, ce qui nous arrive ! J’aurais été désolée de te voir partir si loin de moi.

— Au fait, dit Folarçon, si Paris vaut bien une messe, tes lèvres valent bien un poste à l’ambassade de France. Viens, mon Alice !

Ils se confondirent dans une folle étreinte, sentant, après toutes ces émotions, combien ils s’aimaient éperdument.

… Et voilà pourquoi le capitaine Folarçon continua à être le capitaine le plus fatigué de France et de Navarre.

L’ÉCUMEUR DES PLAGES
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J’avais voulu profiter des dernières semaines de septembre en faisant un petit voyage sur les côtes de Normandie ; précisément le hasard des villégiatures m’avait empêché de voir la mer, et lorsque je suis resté toute une année sans dire bonjour à la Manche, il me semble qu’il me manque quelque chose. J’aime la chanson monotone que chantent des lames soit sur le galet soit sur le sable fin comme un tapis doré ; j’aime les objets étonnants et mystérieux, algues, crabes, coquillages que l’on trouve à marée basse, et surtout, surtout, j’aime les belles abandonnées un peu mélancoliques, celles qui, indifférentes aux embruns, restent de longues heures sur la plage à contempler l’immensité avec un œil dans lequel on semble lire un regret attendri pour les beaux jours disparus.

Me voilà donc débarqué à Villers, tout heureux de retrouver la mer, ma vieille amie, celle qui baigne Saint-Valéry, Fécamp, Dieppe, Trouville, Langrune, le Croisic, tous endroits évoquant pour moi des souvenirs d’aventures galantes dans des casinos bruyants et ensoleillés. Des fenêtres de l’Hôtel des Herbages je respirais avec béatitude son parfum âcre, je remplissais mes poumons de ses bonnes senteurs salines, et je laissais mes yeux se reposer sur ses belles vagues vertes à la crête un peu moutonnée d’argent. Je me préparais d’ailleurs à une solitude relative, mais voilà que la plage se remplit tout à coup de toilettes claires, avec le foulard se mariant à la vigogne, et, planant sur le tout, une forêt d’ombrelles multicolores. Ô joie, il y avait des femmes, encore beaucoup de femmes !

Je descendis pour les admirer de plus près – une vieille habitude – et, bien que les costumes fussent différents, je trouvai, à ma grande surprise, à toutes les jeunes comme un air d’inexplicable uniformité. Et cependant il y avait des grasses, des maigres, des petites, des grandes, des brunes, des blondes, voire quelques rousses plus rousses que nature ; mais toutes avaient un je ne sais quoi qui les faisait se ressembler comme les membres éloignés d’une grande famille.

Et, tout à coup, je découvris qu’elles avaient le même chapeau ! Sur toutes les têtes apparaissait un chapeau bergère en paille garni de gaze crème, mélangée de petits nœuds de velours noir et d’oiseaux noirs. Évidemment, c’était gentil, mais cela n’expliquait pas une vogue aussi extraordinaire. D’ailleurs, comment dans le nombre des acheteuses ne s’était-il pas glissé quelques fantaisistes, changeant par exemple la couleur du nœud ou le plumage de l’oiseau ? Mais non, tous les nœuds étaient noirs, implacablement noirs comme les oiseaux, tandis que la gaze était inexorablement crème. Était-ce un vœu ? Une gageure ?

Je m’informai auprès de celles qui me parurent les plus abordables.

— C’est la mode, me répondirent-elles d’un air un peu embarrassé.

— Mais enfin la mode ne comporte pas qu’une seule forme de chapeau ?

— Mais si ; quand une coiffure est jolie, chacune copie sa voisine. J’avoue, au reste, que je n’avais jamais remarqué qu’il y en eût autant sur la plage, et, ce soir-même, je vais la donner à ma femme de chambre.

Tout cela était bien un peu vague. Dans la grande rue, je me précipitai chez madame Cavalier, la seule et unique modiste de l’endroit.

— Ah ! madame, lui dis-je avec une admiration hypocrite, quel joli chapeau vous avez lancé sur la plage !

— Ah ! oui, le chapeau bergère à oiseaux noirs. Eh bien, monsieur, je suis arrivée à l’établir à soixante francs.

— Trois louis, c’est merveilleux.

— Tenez, voilà une petite capote Cronstadt, avec perles et grelots d’or ; si vous m’en prenez seulement une douzaine… eh bien, je vous la laisserai à cinquante-cinq francs.

— Que diable voulez-vous que je fasse d’une douzaine de capotes Cronstadt ?

— Bah ! on en a toujours le placement.

— Merci, madame, merci. Je ne suis pas commis-voyageur en modes.

Je me retirai très intrigué, et le soir, après une longue conversation à la lueur des étoiles, avec une belle abandonnée comme je les aime fin septembre.

Mais pour moi qui voyais ses yeux,
Qu’importaient les étoiles !…

après des phrases scandées par le bruit isochrone des lames s’écroulant à nos pieds – elle aussi avait sur la tête le paillasson d’uniforme avec les nœuds de velours – je lui demandai entre deux lames l’autorisation de la reconduire chez elle.

— C’est que, me dit-elle après une minute d’hésitation, je vous ai vu entrer tantôt chez madame Cavalier…

— Eh bien ?

— Eh bien, jurez-moi que vous ne me donnerez pas un chapeau.

Je jurai, parbleu, je jurai, d’ailleurs très étonné de ce serment ; et, le lendemain matin, je glissai très ostensiblement dans la coupe d’onyx réservée aux offrandes des fidèles un petit billet bleu qui me sembla être accepté avec une reconnaissance très suffisante. Il n’y eut pas des transports de folle joie ; non, mais un sourire aimable qui semblait me dire ; À la bonne heure !

Cependant, que vous dirai-je ? Ma nouvelle conquête était charmante, mais j’étais agacé de la voir entourée de compagnes qui lui ressemblaient comme des sœurs, et qui lui nuisaient par comparaison.

Ah ! qu’il avait raison, le poète qui trouva un jour ce vers :

L’ennui naquit un jour de l’uniformité.

Bref, le lendemain matin, je lâchai Villers, la plage aux oiseaux noirs, et je me dirigeai vers Houlgate. Enfin, j’allais donc voir du nouveau ! Je descendis à l’Hôtel de Paris. Même sable fin, mêmes vagues frisées et pas méchantes ; mais, sur la plage, la première femme que je rencontrai avait enfin un nouveau chapeau ! Il était très simple, en paille ajourée, garni de tulle et de chèvrefeuille.

Je déjeunai dans la grande salle à manger, encore très suffisamment garnie, et, après le déjeuner, je me rendis sous la tente pour fumer mon cigare en lézardant un peu au soleil. Et voilà qu’à ma grande surprise je vois arriver un autre chapeau tulle et chèvrefeuille, puis deux, puis trois ! Bientôt j’en comptai jusqu’à dix. À Houlgate également, il n’y avait qu’un chapeau unique, à Houlgate également toutes les femmes se ressemblaient avec une crispante uniformité. Ah çà ! quel mauvais génie avait donc plané sur les côtes normandes ? Par quel maléfice avait-il ainsi ensorcelé toutes les baigneuses ?

Sans demander mon reste, sans songer même à goûter au fameux canard qui a fait la réputation de l’auberge Guillaume-le-Conquérant, je remontai en voiture et me fit conduire à Beuzeval. Sur la route, dans les champs, je rencontrai des paysannes qui, toutes aussi, avaient le même bonnet. Cela tournait à l’obsession.

Enfin, j’arrivai à Beuzeval, et là, j’aperçus une très jolie femme, avec un chapeau garni de dentelles et couronné de grosses plumes noires formant aigrette. Et, alors, je regardai sur les chaises ; et partout, vous entendez, partout, aussi loin que ma vue put s’étendre, j’aperçus des chapeaux de dentelle avec des plumes noires en aigrette !!…

Je crus que je devenais littéralement fou. Je me frottai les yeux, me demandant si je n’étais pas le jouet de quelque terrible hallucination, lorsque je rencontrai Bertrand de la Briolle, qui, précisément, causait de très près avec une dame de noir empanachée. M’ayant aperçu, il la salua et vint à moi la main tendue.

— Ah ! m’écriai-je, tu vas peut-être me donner la clef du mystère ? Il n’est que temps, car, vois-tu, je sens que ma pauvre tête déménage.

— Qu’y a-t-il donc ? ma demanda Bertrand très surpris.

— Il y a, mon ami, que j’arrive de Villers, d’Houlgate, de Beuzeval, et partout, sur chaque plage, je vois les femmes arborant un chapeau uniforme, un chapeau type – toujours le même. Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce moi qui rêve ?

— Pas du tout ; c’est moi qui suis cause de cette anomalie.

— Toi !

— Parfaitement. J’ai constaté une chose, c’est qu’à moins d’avoir au cœur une grande passion, ce qui n’est pas mon cas actuellement, il n’y a au monde qu’une chose de bonne : le changement, toujours le changement. L’amour, pour moi, c’est un étonnement de la peau. Quand la peau n’est plus étonnée, je n’aime plus. Avant j’ai une curiosité à satisfaire, je me dis en regardant ma femme : Comment se donne-t-elle ? Quel cri pousse-t-elle ? Ferme-t-elle les yeux ? Ouvre-t-elle la bouche ? Dit-elle : maman ? Quand cette curiosité est satisfaite, je passe à une autre. En septembre j’écume ainsi toutes les plages. Seulement, cela finit par coûter cher, alors j’ai inventé un système : Au lieu de cinq louis minimum que je serais obligé de laisser le matin, je dis : « Votre chapeau m’a l’air défraîchi. Voulez-vous me permettre de vous en offrir un ? Passez donc chez le modiste. Je paierai. » Celle-ci a des ordres, et, comme j’en prends beaucoup, elle m’établit une coiffure ravissante pour soixante francs. Je gagne donc deux louis par femme, soit deux tiers de femme par chapeau. Cela n’a qu’un inconvénient – tu le connais, l’inconvénient – c’est qu’au bout de quelque temps de séjour, toutes les femmes de la plage sont coiffées de même, et cela finit par se remarquer. Alors quand cette station balnéaire est tournée, je passe à une autre. Ici, tu le vois, la situation n’est plus possible, aussi je pars demain pour Dives.

Il y a là une modiste qui écoule des fins de saison à quarante-cinq francs. Une affaire d’or !

SOIRÉE GÂCHÉE
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« Ce que ta femme veut. Dieu
le sait, et il est bien le seul ! »

Ce n’avait pas été sans se faire beaucoup prier que la belle Blanche de Chavibrand avait accepté de dîner, à Saint-Germain, avec le petit d’Etrivières, sous-lieutenant au 64e chasseurs à cheval. Certainement – elle l’avouait avec une franchise manquant d’ailleurs d’ingénuité – elle avait eu quelque chose pour le brillant officier. Caprice, toquade, béguin, excitation, le nom importe peu, puisque ce sentiment conduit toujours au même dénouement – vous le connaissez le dénouement, et si vous ne le connaissez pas, ah mon pauvre monsieur, comme je vous plains ! Bref, le brillant officier avait eu le bonheur d’être aimé (ô profanation des mots !) par la charmante mais capricieuse horizontale.

Hélas ! cet amour avait eu la destinée réservée aux amours des Chavibrand. Adoré à l’ouverture du dernier concours hippique, Jacques d’Étrivières n’était plus que toléré au moment du vernissage, et si bien que de decrescendo en decrescendo il perdait la position conquise et était remplacé au prix de Diane par un jeune gentleman-rider dont le cheval comme Guzman ne connaissait pas d’obstacles.

Blanche n’aime pas les replâtrages, et d’ailleurs elle avait depuis remplacé le gentleman-rider par le jeune de Restasec, poète à ses moments perdus, et c’est avec lui qu’elle trompait le gros banquier Casquefort – le seul qui reste immuable, parce qu’à défaut d’autres qualités, il a du moins le mérite d’éclairer à plein bec. Mais, me direz-vous, vous allez nous embrouiller dans cette salade de noms. Si vous croyez que c’est commode avec ces dames !

Cependant d’Étrivières avait été si éloquent, il avait rassuré Blanche avec un tel accent de sincérité sur la pureté de ses intentions, qu’elle s’était laissé arracher une promesse vague. En somme, de quoi s’agissait-il ? D’un dîner, d’un simple dîner avec un ancien camarade. On mangerait le perdreau de l’amitié en recausant d’un passé datant déjà de quelques mois, c’est-à-dire antédiluvien. Blanche avait répondu : Nous verrons… après les manœuvres.

Or, les manœuvres étaient finies depuis plus de quinze jours, et ma foi, comme ce soir-là Casquefort était du dîner mensuel des Vieux Paillards, comme Restasec ayant des obligations mondaines ne pouvait rester avec elle, Blanche télégraphia à d’Étrivières :

« Confiante dans votre promesse d’être sage, viendrai dîner avec vous ce soir.

« Chavibrand. »

Au reçu de cette dépêche au mess, Jacques ne put s’empêcher de manifester une joie que le président qualifia d’inconvenante. Le plus fort était fait ; quant à la promesse d’être sage, c’est une question qu’on éluciderait après le dessert.

Le jeune baron de Restasec fit une très vilaine grimace quant il apprit que sa bien-aimée allait dîner en tête à tête avec un officier à Saint-Germain. Les psychologues diraient même qu’il fit son nez, d’autant plus qu’il s’était dégagé d’une partie de ses obligations et s’était arrangé de façon à être libre vers neuf heures et demie. En vain, Blanche affirmait sur la tête de sa vieille mère, qu’elle comptait dîner en tout bien tout honneur (ô profanation des… mais je l’ai déjà dit), le nez du poète continuait à s’allonger. Ces prétoriens ont des arguments décisifs pour enlever les places fortes, sans compter les manœuvres de la dernière heure. Ô femme, ton nom est fragilité ! Restasec était navré, il en ferait une maladie… ou un sonnet.

— Écoute, mon mignon, lui dit Blanche, touché de ce désespoir, veux-tu te convaincre par toi-même que d’Étrivières m’aura à dîner, et pas… autrement ? Viens à Saint-Germain, tu nous verras dans la grande galerie. À dix heures, je demanderai ma voiture, et reprenant le chemin de Paris, je te cueillerai au passage à un point convenu pour revenir bien gentiment tous les deux. Cela te va-t-il ?

Si ça allait ! Cela bichait parfaitement, et l’on prit rendez-vous pour dix heures au pavillon Louis XIV, où Henri IV serait né si Jeanne d’Albret n’eût été obligé, par la raison d’État, ou par des tas de raisons de faire ses couches en Béarn. Mais allez donc expliquer cela au patron !

D’Étrivières avait son plan : dîner d’abord dans la salle commune pour ne pas effaroucher la visiteuse ; puis, dans le courant de la soirée – sans avoir l’air d’avoir l’air – il proposerait de faire une petite visite à sa nouvelle installation, rue Thiers ; une fois là, ce serait bien le diable s’il ne trouvait pas le moyen de faire vibrer pendant dix minutes – temps immoralement nécessaire – une femme qui s’appelait Chavibrand.

À six heures, Blanche débarquait devant le pavillon Henri IV, ravissante dans son costume en épingline glacée, avec des reflets de phalène ; sur la tête, une capote en soie découpée garnie de choux de soie gris-argent et bouton d’or, rehaussée de deux ailes diamantées en forme d’aigrette.

Après un petit tour de terrasse – histoire de stupéfier un peu les camarades – l’on rentra au pavillon et l’on se mit à table. D’Étrivières se montra empressé, mais désintéressé, bon enfant, amusant sa compagne avec les derniers potins des grandes manœuvres. L’œil animé, la moustache retroussée, il était vraiment gentil ; de plus, il avait eu le bon esprit de rester en tenue, et la vue du dolman bleu dont on était sevré depuis le Prix de France, produisait un très bon effet.

Sous l’action de la digestion, Blanche se laissait aller à des réflexions attendries, revivant le passé, et d’Étrivières espérait déjà que la soirée se terminerait bien pour l’honneur de l’arme, lorsque tout à coup la belle, s’éveillant comme dans un rêve, s’écria :

— Avec tout ça, nous sommes là à bavarder… Dites-moi donc quelle heure il est ?

— Dix heures à peine, répondit l’officier, mais vous ne voulez pas partir sans avoir vu mon installation ?

— Dix heures ! Mais malheureux, il faut que je me sauve. Demandez vite ma voiture, car j’en ai pour une bonne heure avant de rentrer rue de Phalsbourg, et M. Casquefort doit être chez moi avant minuit. D’ailleurs, vous êtes prévenu, n’est-ce pas ? En bon camarade.

— Au moins, laissez-moi vous accompagner jusqu’à Paris. Les chemins ne sont pas sûrs.

— Jamais ! Je connais ces accompagnements-là. On s’énerve pendant toute la route, et une fois arrivé devant la porte de la maison, on refuse de s’en aller, avec une raideur sans excuse. Allons, adieu, et sans rancune, n’est-ce pas ?

Sur ce, Blanche remonta dans sa Victoria, laissant d’Étrivières assez penaud, puis elle prit pour la forme la route de Paris ; mais un détour la ramena bien vite au pavillon où Restasec attendait avec une impatience fébrile.

— Eh bien ! mon mignon, ai-je bien tenu ma promesse ?

— Tu es un ange, et ce petit retour au clair de lune va nous préparer une nuit d’amour exquise.

— Hélas ! mon pauvre chien, c’est impossible. Casquefort revient après son dîner des Vieux Paillards.

Patatras ! Le voilà bien le fâcheux contretemps. Restasec avait bien envie de bouder, mais à quoi bon ? Blanche paraissait aussi fâchée que lui. Il fallait donc se contenter, sous la capote baissée, des menus suffrages, de ces excites à froid qui souvent donnent plus mal aux cheveux qu’une petite orgie bien menée jusqu’au bout. D’ailleurs la nuit était splendide, un petit air vif vous forçait à se blottir l’un contre l’autre ; il fallait donc profiter du voisinage parfumé de Blanche, et lui donner quelques acomptes sur le bonheur qu’elle allait avoir avec un autre, hélas !

Ainsi enlacés, nos amants arrivèrent sans s’en douter, à Paris, et un peu avant la rue de Phalsbourg, ils durent se quitter non sans avoir échangé un long, long baiser qui mit le comble à leur exaltation inutile. Tantale devait bien s’ennuyer.

— Surtout sois bien sage, dit Blanche, le cœur tout gros de quitter son petit ami.

C’étaient pourtant deux gentils garçons d’Étrivières et Restasec, tout disposés à bien l’aimer… – Oh oui ! – et elle avait été obligé de leur faire faux bond pour qui ? pour Casquefort, et pourquoi ? parce que le banquier était riche !…

Ces réflexions la rendirent d’une humeur massacrante, et lorsque Casquefort arriva vers les minuit, il trouva une maîtresse des plus renfrognées. Le dîner des Vieux Paillards avait été des plus brillants ; on avait raconté des énormités au dessert, et ma foi, par extraordinaire, le banquier se sentait très en voix. Mais c’est à peine si Blanche, boudeuse, répondait aux baisers de son partenaire. Malgré elle, elle revoyait par la pensée le dolman bleu du chasseur ; sur ses lèvres elle sentait encore la petite moustache de Restasec…

— Ah ça ! ma chère, qu’avez-vous ? finit par dire Casquefort, étonné de cette froideur.

— J’ai la migraine, je suis maussade, je tombe de sommeil, et si vous étiez bien gentil, nous remettrions à un autre jour la conversation de ce soir. Voulez-vous ? Je vous aimerai tout plein.

Casquefort a la délicatesse des gens de son âge. On ne voulait pas de lui. Il s’en allait à regret, mais il s’en allait.

— Et de trois ! pensa Blanche quand la porte de l’hôtel se fut refermée.

Restée seule, toute seule dans ses draps fanfreluches, garnis de point d’Alençon, Blanche eut un sourire bizarre. Comme elle avait en somme, avec son caractère fantasque, gâché sa soirée ! Elle avait dîné avec d’Étrivières qui s’était montré charmant ; elle avait fait une promenade délicieusement excitante avec Restasec, elle avait reçu la visite de Casquefort très en verve ce soir-là.

Et cependant elle n’en avait gardé aucun. Pourquoi ? Pourquoi ?

Et tandis qu’elle cherchait à s’endormir dans le grand lit solitaire, elle songea – avec une pointe de regret, peut-être – à la Bonne Fille chantée par Yvette Guilbert, la bonne fille qui, courtisée par quatre-z-étu-diants, avait trouvé le moyen de les rendre heureux tous les quatre.

LA « SIDI-BRAHIM »
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Eh bien, ma chère Marguerite, dit la baronne des Esbroufettes en entrant en bombe dans le salon de son amie, j’ai vu que tes fenêtres étaient enfin ouvertes et je suis montée t’embrasser. As-tu passé une bonne saison au moins ?

— Une bonne saison, répondit Marguerite en rougissant un peu… pas précisément. Tu sais que Fernand, mon mari, en sa qualité de lieutenant de réserve au 6e bataillon de chasseurs, a été obligé de faire les grandes manœuvres.

— Ah ! je comprends ; cela t’a privé de Biarritz, et tu es restée au château des Haudriettes. Pas gai, le château des Haudriettes.

— S’il n’y avait eu que cela ! Il faut te dire que le séjour à la campagne est le seul moment pendant lequel j’ai Fernand à moi, bien à moi. À Paris, avec le cercle, les premières, les réceptions mondaines, il m’échappe à chaque instant, rentre à des heures crépusculaires, et… ne me donne guère que la moitié des baisers auxquels j’ai légitimement droit. Aussi aux Haudriettes, je me rattrape de mes privations annuelles. Tous les soirs, nous montons nous coucher à dix heures, sous l’excellent prétexte que l’on n’a rien de mieux à faire à la campagne, et, toute modestie à part, Fernand ne s’en plaint pas, car il paraît que, quand je veux, je suis très aimable. Ce mois de septembre m’appartient donc par droit de contrat et par droit de conquête. Juge un peu de ma fureur lorsque j’appris que cette année un gouvernement sans entrailles me prenait mon mari vingt-huit jours en septembre, et remplaçait mon cher voyage à Cythère par un cantonnement à Bar-sur-Aube, Voyons, me suis-je, oui ou non, mariée avec un civil pour qu’il aille jouer au soldat, alors que j’ai le plus besoin de lui ?

— C’est une infamie ! appuya la baronne avec conviction.

— Et si tu avais vu comme Fernand était gentil avec sa tenue toute sombre et son képi galonné d’argent ! Cela doublait mes regrets. Ce que j’ai pleuré quand il est parti ! C’est bête, n’est-ce pas ? Mais qu’importe qu’une douleur soit absurde, si on l’éprouve. J’avais bien pensé à le suivre, mon réserviste, mais je suis habituée à de grands soins, et Fernand craignait pour ma santé la vie aventureuse des camps. Me voilà donc toute seule aux Haudriettes.

— Et pas de voisin pour faire l’intérim ?

— Méchante ! Si, il y avait des voisins, de très beaux voisins, mais je n’y songeais guère, et je passais mes journées à me lamenter. Ah ! moi, tu sais, quand j’aime, je suis exclusive.

Tout à coup, ô joie, je reçus un télégramme :

« Ma bonne Margot, ai trouvé chambre très convenable, hôtel Cloche, à Bar-sur-Aube, viens ce soir. Je t’attends par premier train.

« Fernand. »

Ah ! je te prie de croire que je n’ai pas été longue à faire mon petit sac ! Une chemise de surah rose garnie de valenciennes de Bruges très transparente, très cintrée dans le dos par une couture perdue, et un trou-trou dans lequel passait un ruban vieil or ; mes objets de toilette, mon flacon d’Impérial russe, et en route pour la gare de l’Est. Pour passer inaperçue, j’avais pris un costume en gros lainage Suède broché de châtaignes plus foncées, le tout dissimulé sous un grand manteau de vigogne angora.

À la gare, je trouve mon Fernand, botté, poussiéreux, bronzé par le soleil, un vrai mâle comme je les aime, et cent fois mieux encore qu’aux Haudriettes. Il est vrai que je lui apportais des provisions de tendresse !… Je me sentais remplie de bonne volonté ! La chambre était très gaie, et le lit garni de cretonne à gros bouquets était suffisant, bien qu’un peu étroit, mais en se mettant au bord… enfin, à la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas ?

Fernand me déshabille avec toutes sortes de caresses, dénouant les nœuds, défaisant les cordons, ouvrant les agrafes ; en le voyant si fou, si amoureux, il ne me semblait plus du tout que j’étais avec mon mari. Après m’avoir déchaussée avec des délicatesses infinies, et avoir embrassé cent fois mon pied, il me dit :

« — Vois-tu, chérie, je vais placer tes petites bottines à côté de mes grosses bottes, dans le couloir ; comme cela, les camarades verront que je ne suis pas seul, et ils respecteront mon nid.

« — Comment, m’écriai-je, ils entrent donc dans ta chambre ?

« — Oui, le matin, ils viennent me réveiller. Daniel je n’ai pas, comme eux, l’habitude de me lever à cinq heures pour la manœuvre. Mais tu n’as rien à craindre, la vue de tes talons Louis XV leur inspirera un saint respect.

Je ne te décrirai pas notre nuit d’amour, mais ce changement de cadre, ce petit lit, ce militaire qui me prenait dans ses bras avec des allures d’une soldatesque en délire… Je fermais les yeux, et il me semblait que j’étais un peu dans une ville prise d’assaut.

Bref, le jour pointait déjà, lorsque je me décidai à m’endormir, brisée de fatigue, sur l’épaule de Fernand, mon petit corps chéri débordant un peu du lit, faute de place. Il y avait à peine une demi-heure que je reposais, lorsque tout à coup j’entends un cliquetis de fourreaux de sabre à la porte.

« — Allons, debout, paresseux, criait une belle voix vibrante. Tu as beau avoir mis une paire de bottines à ta porte, nous la connaissons celle-là. Ouvre-nous !

Fernand enjambe par-dessus moi, se précipite vers la porte, l’entre-bâille, et se met en mesure de parlementer en bannière.

« — Messieurs, de grâce, ne faites pas de bruit. Je ne suis pas seul et vous allez réveiller ma compagne.

« — Turlututu. C’est pour faire la grasse matinée. Lève-toi, ou sinon nous envahissons le domicile.

« — Cinq minutes, messieurs, je ne vous demande que cinq minutes.

Là-dessus Fernand referme la porte précipitamment, réenjambe et vient se reblottir près de moi. Il y a des cas où cinq minutes valent un siècle. Tout à coup, j’entends de nouveaux chuchotements :

« — II va se faire mettre aux arrêts, c’est sûr. Je parie qu’il se sera rendormi, le rossard. Il faut le réveiller en musique. C’est cela.

Et alors, à ma profonde terreur, j’entends la porte qu’on rouvre tout doucement ; dans sa précipitation à se recoucher, mon mari avait oublié de pousser le verrou, je cache ma tête sous l’oreiller, tandis que quatre ou cinq officiers pénétraient en file indienne dans la chambre.

Puis voilà mes gaillards qui entonnent la Sidi-Brahim ;

Si l’ennemi vers nous s’avance,
Marchons ! Marchons !
Mort aux ennemis de la France !

Je t’ai dit, n’est-ce pas, ma chère amie, que je débordais un peu en dehors du lit, avec ma chemise en batiste transparente. Tout à coup, je sens une vive douleur ; le chef de la bande n’avait trouvé rien de mieux, le misérable, que de ponctuer chacun des mots : « Marchons ! Marchons ! » par un vigoureuse claque appliquée sur mes parties saillantes !

Je poussai un cri déchirant, mais féminin – féminin, mais déchirant – tandis que Fernand, furieux, se mettait sur son séant dans une attitude héroïque et criait :

« — Ah ! çà !, mille tonnerres, allez-vous laisser ma femme tranquille avec votre Sidi-Brahim !

Pour le coup, ce fut une débandade générale ; la Sidi-Brahim s’arrêta net et l’invasion se retira en désordre an milieu des onomatopées les plus diverses. Tu penses bien que je ne prolongeai pas mon séjour à Bar-sur-Aube. Après ce qui s’était passé, et après ce qu’on avait vu, ma présence n’était plus possible dans le cantonnement. En vain Fernand pleura, supplia, me promettant une serrure de sûreté, je n’avais plus qu’une idée, m’enfuir au plus vite de l’hôtel de la Cloche.

Une heure après, le visage et… le reste rouges de honte, je reprenais, soigneusement voilée, le chemin de la gare et je revins aux Haudriettes, où j’éprouvais, une fois de plus, les bienfaisants effets de la teinture d’arnica.

Vois-tu, ma chère, c’est très beau le métier militaire, mais cela a bien des inconvénients.

Et quand Fernand est arrivé au château, à son tour plein de bonne volonté, j’ai fait mes conditions… C’était à prendre ou à laisser…

…Il paraît que c’était à prendre, car à dix heures du soir, il avait signé sa démission de lieutenant de réserve. Certainement il était très bien en chasseur à pied, mais, la nuit, on jouit si peu de l’uniforme !

Et, à l’avenir, on ne me prendra plus mon mois de septembre ! J’en ai assez de la Sidi-Brahim.

L’ÉLÉPHANT
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Certainement ils sont très gentils les éléphants de M. Lockart, si tant est que le qualificatif gentil puisse s’appliquer à un éléphant, et c’est toujours avec un nouveau plaisir que je les vois évoluer sur la scène des Folies-Bergère, évoquant pour moi, dans certaines attitudes, l’idée de madame Irma Aubrys ramassant une épingle.

Cependant j’éprouve parfois comme une pointe de mélancolie en songeant que c’est à ces intelligents mastodontes que nous devons la perte de notre ami Van der Boum, massacré par les Peaux-Rouges. Pauvre Paul ! Aussi riche que généreux. Il venait souvent à Paris, Paris cette contrefaçon de patrie pour un Belge – et les petites femmes qui lui avaient accordé leurs faveurs n’avaient certes pas eu à se plaindre de ses procédés, car il dépensait sans compter et toujours d’une manière délicate ayant le geste qui dissimule le don, ou le petit mot aimable qui le fait passer. Il allait même au-devant des désirs : « Ma chère amie, voilà pour acheter des fleurs et des bonbons. Voilà pour payer quelques-unes de ces belles robes avec lesquelles vous me plaisez tant, etc., etc. Bref, c’était un Belge comme on n’en voit guère ; je crois même que c’était un Belge comme, on n’en voit pas.

Cette fine mouche de Marianne Daugny connaissait bien la situation ; cependant malgré la cour assidue que lui faisait l’Anversois, malgré les bijoux princiers qu’il lui avait offerts, la grande horizontale n’avait pas pu accorder ça, pas ça, pas ça ! Il est vrai qu’elle était très surveillée par le prince Gagakisruine, et cela lui fournissait de bons prétextes pour tenir la dragée haute à notre Paul.

Enfin, comme Dieu protège la Belgique, Marianne apprit un beau jour à Van der Boum extasié que le prince, appelé par sa charge de chambellan à la cour impériale partait passer trois mois dans son pays, et qu’elle pourrait, pour la première fois, accepter un dîner au cabaret. Heureux comme un Belge quand ils se mettent à l’être – avez-vous vu parfois Léopold, les jours où les nouvelles du Congo sont bonnes – notre Anversois ne doutait pas de voir ses vœux se réaliser, et il se voyait déjà, après le dîner, montant d’un pas un peu alourdi l’escalier de Marianne – l’échelle de Jacob conduisant au paradis.

Au jour fixé, Marianne arriva, exquise dans sa toilette vigogne praline avec revers Robespierre et parements et poches en velours blanc. Il faut être rudement jolie pour porter cela d’autant plus que la vigogne angora grossit, mais Marianne a la taille très longue, beaucoup de branche, et peut par conséquent tout se permettre. Le dîner fut soigné, mais trop copieux pour qu’on pût rentrer immédiatement sacrifier à Éros ; aussi, pour finir la soirée, Van der Boum eut-il la malencontreuse idée de faire retenir par le chasseur, une avant-scène aux Folies-Bergère.

Nos amis arrivèrent précisément pour le numéro de Lockart. Dès les premiers exercices, Marianne, vivement intéressée, ne quitta pas la scène des yeux. Mais quand les pachydermes se mirent à aller en vélocipède, à faire de la musique, et enfin à jouer une pantomime : Le client repu et récalcitrant, ce fut un véritable enthousiasme chez la blonde enfant émerveillée. Oh ! le cri de l’éléphant à la vue du total formidable de l’addition ! Sans doute il ferait fureur cet hiver, et tous les petits jeunes tiendraient à l’imiter l’hiver prochain lorsque la note serait trop majestueuse.

Comme Paul, après avoir applaudi ces artistes beaucoup plus forts que Sarah, cherchait à prendre quelques acomptes sur son futur bonheur, Marianne se tournant amoureusement de son côté lui dit ;

— Mon cher Boum – ce diminutif n’a rien que de flatteur puisqu’il y a eu un général de ce nom – mon cher Boum, je vous promets de combler vos vœux à une condition : c’est que vous m’offrirez un éléphant que je dresserai moi-même, et avec lequel je compte me créer un numéro chez Molier.

On a beau être Belge, une proposition semblable étonne toujours un peu ; aussi la physionomie de Paul exprima une certaine stupéfaction, une quasi-hébétude. Mais Marianne se renversa en arrière et lui murmura tout près, tout près dans l’oreille :

— Un petit éléphant, dites, mon gros chéri ! Cette idée peut vous paraître fantasque, mais il faut absolument qu’aujourd’hui une femme dresse quelque chose.

— J’ai votre affaire, insinua Van der Boum d’un air excessivement spirituel.

— Écoutez-moi. Émilienne a accaparé les lapins ; les fauves n’étonnent plus personne depuis que Sarah possède une ménagerie dans son hôtel. Mais un éléphant ! aucune femme n’a encore présenté un éléphant.

Cela serait si amusant ! Tenez, je vous promets de l’appeler Paul !

En présence de cet argument décisif, notre Belge se laissa émouvoir, et promit de ne rien demander à son amie, c’est-à-dire de ne pas avoir chat en poche, avant que la belle eût son éléphant. Cela, d’ailleurs, devait être facile.

Immédiatement après la représentation, Van der Boum se précipitait dans la loge de M, Lockart et lui demandait de lui céder un de ses élèves.

— Fixez vous-même le prix, cher monsieur Lockart, car je ne vous cacherai pas que je suis absolument un novice dans ces sortes d’affaires, et – je vais bien vous étonner – je suis arrivé à mon âge sans avoir encore acheté le moindre éléphant.

— Monsieur, dit le dompteur, à mon grand regret, je ne puis vous céder ni Tom, ni Lin, ni Boney ; ces bêtes sont non seulement mon gagne-pain, mais encore ma famille, mes amis, ma raison d’être, et, pour rien au monde, je ne me séparerais d’eux.

Battu de ce côté, notre Paul se rendit le lendemain au Jardin d’Acclimatation ; mais on n’y possède que deux éléphants, et encore ces animaux sont-ils monopolisés au profit des noces du faubourg Saint-Denis, dont les nouveaux mariés, faute de pouvoir se payer le luxe d’une croisière, ont du moins un aperçu du mal de mer en faisant le tour du Jardin à dos de pachyderme. On ne pouvait donc immobiliser un de ces animaux au profit d’une seule personne… surtout à une époque de l’année où l’on se marie beaucoup.

Après ce nouvel échec, M. Van der Boum se rendit chez M. de la Saint-Barthélemy – un doux savant doublé d’un homme d’esprit – et lui exposa son désir :

— Si les cerfs sont plutôt nombreux à Paris, objecta ce dernier, les éléphants sont très rares ; aussi je vous conseille de télégraphier à Chandernagor. C’est une affaire de quelques mois.

Notre Belge demanda donc aux Indes un éléphant par retour du courrier. En attendant, avec Marianne, et pour tromper la patience, on causait de l’éléphant ; il serait gris souris, il aurait de grandes oreilles avec lesquelles il pourrait s’éventer, et une petite queue insuffisante même pour… chasser les mouches. Mais où l’installerait-on ? L’hôtel de la rue de Prony était ravissant, et quoique le prince Gagakisruine, qui l’avait donné, fût d’une belle corpulence, cependant avec la meilleure volonté du monde on ne pouvait y faire pénétrer un éléphant. Paul avait offert d’établir un hangar sur un terrain vague situé à proximité, mais Marianne ne voulait pas se séparer de son futur pensionnaire, et on ne pouvait vraiment pas exiger d’elle qu’elle s’installât dans un terrain vague.

Heureusement le splendide hôtel bâti par Daumesnil, rue de Longchamp, était à vendre, et, en sacrifiant le jardin, Paul put offrir à l’objet de sa flamme, non seulement un hôtel digne d’elle, mais un coquet pavillon pour son élève.

Enfin, au bout de deux mois, Van der Boum, ravi, put écrire à Marianne : « L’éléphant arrivé à Brindisi ce matin sera ici dans deux jours. Préparez-vous à en fêter l’arrivée avec moi. »

Mais la voilà bien la versatilité féminine ! Marianne, déjà installée dans son nouvel hôtel, répondit :

« Mon cher ami, je trouve que votre animal s’est fait un peu trop attendre et mon désir de vous posséder tous les deux est complètement passé. Le prince, rentré ce matin, m’a rapporté un lapin bleu, espèce inconnue à Émilienne. En n’acceptant pas ce que je vous avais demandé, ne m’en veuillez pas de me considérer comme dégagée de ce que je vous avais promis.

« Marianne Daugny. »

Au reçu de cette lettre, Van der Boum désolé, s’est engagé dans les frères Rose + Croix, ordre monastique, destiné à répandre l’amour de la musique wagnérienne chez les Peaux-Rouges, et ceux-ci paraissent très réfractaires, car ils ont fait subir à ce pauvre Paul le sort que vous savez. Avis à M. Lamoureux.

Quant à l’éléphant, il fut envoyé au Tatterssall, où, de sous-enchères en sous-enchères, il tomba à la modique somme de dix louis. Un poète du Théâtre-Libre qui possédait cette somme (le vrai n’est pas toujours vraisemblable) et qui avait été fort éreinté par le critique du Temps, se le fit adjuger et l’envoya franco à M, Francisque Sarcey avec le distique suivant :

Un auteur, un instant tanné.
Vous offre votre instantané.

LE HAUBERT
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« Un lieutenant de cavalerie en garnison à Rouen demande à permuter avec un officier de son arme dans n’importe quelle ville de France ou d’Algérie. Répondre aux initiales J. de B… à Rouen. »

Cette petite annonce, qui s’étalait dans la Revue du Cercle militaire, l’intéressante revue-violette, n’était pas sans causer une légitime surprise, car si Rouen n’est pas tout à fait Paris, ce n’en est pas moins une garnison fort agréable, à deux heures et demie de la gare Saint-Lazare, et, l’été, la proximité de Dieppe et Trouville la rend précieuse pour les déplacements balnéaires. Informations prises, l’étonnement redoubla lorsqu’on apprit que l’officier désirant permuter et offrant la place de Rouen pour n’importe quel trou de France ou d’Algérie, était Jacques de Boutesel, le plus élégant, le plus riche, et le mieux vu parmi les officiers du 60e chasseurs.

Très estimé de ses chefs, car, en dépit de ses succès, Boutesel faisait son métier en homme qui l’aime et le comprend, aimé de ses camarades, adoré de son escadron, il n’avait aucune raison apparente de se séparer de la famille à laquelle il appartenait depuis sa sortie de Saumur, et où il avait su conquérir de vives sympathies.

Depuis bientôt sept ans qu’il était à Rouen, le lieutenant n’en était plus à compter ses succès, soit dans le monde de la haute ville, soit parmi les petites bourgeoises. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai par la théorie du miroir aux alouettes, et c’est ce qui explique la rareté des femmes vertueuses, et les succès des mauvais sujets. La réputation de Jacques était tellement bien établie que – comme les brebis de Panurge – ses victimes sautaient d’autant plus facilement.

Il faut d’ailleurs rendre justice à Boutesel. Il avait de la discrétion, du tact et de la veine, et les maris coiffés grâce à lui pouvaient toujours bénéficier du doute si doux au cœur d’un homme qui n’aime ni les histoires ni les duels au sabre.

Or, au commencement de l’hiver dernier, le préfet, M, Duval, fut changé et remplacé par le baron de Tournevire, qui avait fait à ses convictions le sacrifice d’accepter une préfecture destinée, dans un temps donné, à être troquée contre une ambassade dans un pays monarchique, comme il y en a encore quelques-uns dans la vieille Europe.

Si Paris vaut bien une messe, une ambassade vaut bien un stage en province ; et, certes, pour une femme aussi jolie et aussi élégante que la baronne de Tournevire, il y avait un certain mérite à ne plus briller que sur une scène inférieure. (Il est mauvais ; mais, en Normandie, on trouve encore le mot charmant.)

Aussi, dès qu’on eut admiré à la messe le profil aristocratique, les cheveux blond cendré et le port vraiment royal de sa nouvelle préfète, les officiers du 60e chasseurs la surnommèrent immédiatement « Olympia », et les salons qui n’avaient eu jusque-là le dolman bleu qu’aux jours de réceptions officielles et obligatoires ne désemplirent plus de beaux et jeunes officiers, pimpants depuis la pointe des bottines vernies jusqu’aux crocs de la fine moustache.

Bien entendu, Boutesel fut un des premiers à se faire présenter.

Madame de Tournevire trouva tout de suite le jeune chasseur charmant. Il avait une éducation artistique très suffisante ; de plus, c’était un excellent partenaire pour causer, flirter, improviser des baluchons, des comédies de salon ou des charades ; mais, en dépit d’une cour assidue, la belle préfète persistait à le traiter simplement en bon camarade. De plus, elle avait, en écoutant les déclarations du lieutenant, un petit air ironique des plus excitants.

— Alors jamais ? avait demandé un jour Boutesel, un peu dépité par cette longue résistance.

— Je n’ai pas dit cela, mais le moment n’est pas encore venu de m’inscrire à la suite de vos mille e tre monsieur le grand vainqueur. Le jour où cela me conviendra, je vous ferai signe, tout à fait à l’improviste, et nous verrons si vous êtes à la hauteur de votre réputation.

— Tenez, avait riposté Jacques, on vous appelle Olympia, mais l’on ferait bien mieux de vous nommer Fantaska.

Tandis que Jacques continuait à soupirer, et que madame de Tournevire continuait à résister – vous voyez cela d’ici – on apprit tout à coup que de grandes fêtes allaient avoir lieu à Rouen pour l’inauguration d’une nouvelle statue de Jeanne d’Arc. Une cavalcade historique en costume du temps, un carrousel, un bal costumé à la préfecture, tels étaient les clous de cette petite orgie quinzième siècle.

Ah ! si cette fête pouvait décider la préfète à la faire un peu ! Jacques ne voulut pas se contenter des armes en zinc prêtées par le théâtre des Arts, et pour la circonstance il fit venir de la galerie d’armes des Boutesel une armure complète. Madame de Tournevire verrait comment il savait porter l’armure, et cet accoutrement martial ferait ressortir sa belle carrure de guerrier.

Le soir même du carrousel, il y eut, comme nous l’avons dit, bal costumé à la préfecture en l’honneur des officiers qui avaient pris part au carrousel. Olympia, ou si vous voulez, Fantaska, était délicieuse dans sa robe de velours bleu de France, très collante, ornée dans le bas de trois bandes de zibeline avec col de fourrure et ceinture or et pierreries. Sur la tête, une toque Charles IX avec panache de plumes noires fixé de côté par un chou de satin bouton d’or complétait ce costume ; elle se montra fort aimable avec Jacques qui était superbe sous l’armure.

Ah ! décidément, il avait eu là une fière idée. Ces brassards, ces cuissards, cette cotte de mailles brillante et souple, tout cela avait été porté par Tugdual de Boutesel, qui occupe une place distinguée dans l’histoire de la maison, non seulement pour la longueur de son nez – ce qui est toujours bon signe – mais encore pour ses aventures galantes, car, ainsi que le dit Brantôme ; « C’était un excellent gentilhomme, mais quelque peu paillard qui prit force châteaux et le cœur de très hautes et puissantes dames. »

Constatons que Brantôme parlait déjà comme Rodolphe Salis.

Ce fut sans doute à l’influence de cette armure que Jacques devait la câlinerie toute particulière aveu laquelle madame de Tournevire s’appuyait langoureusement en se promenant à son bras.

— Ah ! Fantaska, disait-il comme grisé par cette étreinte qu’il sentait sous le fer, la belle nuit pour une orgie à la tour !

La préfète le regarda.

— Écoutez, murmura-t-elle à voix basse, M. de Tournevire est en ce moment occupé à recevoir les autorités locales… Il y a, au dernier étage de la préfecture, des appartements inhabités où personne ne monte jamais. Venez m’y dire combien vous m’aimez.

Jacques ne pouvait croire à son bonheur.

Disparaissant par un petit escalier, après s’être assurés qu’on ne les épiait pas, nos deux amoureux arrivèrent aux étages supérieurs et trouvèrent une chambre assez délabrée, mais encore très suffisamment meublée ; et gentiment, avec des yeux « prometteurs », la baronne alla s’étendre, lascive, sur un vieux lit surmonté d’un baldaquin. Ainsi que chantait Barbe-Bleue :

Montez sous ce baldaquin.
Cré coquin ! cré coquin !
Mon Dieu, que vous y serez donc bien !

Hélas ! si Jacques était bien armé pour vaincre les Anglais, il l’était peut-être mal pour triompher de madame de Tournevire. Après quelques efforts, il put cependant enlever ses brassards, ses cuissards, mais quant au haubert, fermé par derrière à la ceinture, le ressort était tellement dur que Jacques ne put en venir à bout. Le fermoir, qui, pendant trois cent cinquante ans, n’avait pas servi, résistait à toutes les attaques, et le haubert, hermétiquement clos, continuait à rendre invulnérable la partie inférieure du torse de Jacques.

En vain, il s’escrimait, suant sang et eau, les veines gonflées… et pendant ce temps-là la préfète attendait ; impatiente d’abord, puis moqueuse, jusqu’à ce que cette moquerie se changeât en colère :

— Mon pauvre ami, finit-elle par dire impatientée, je regrette que vous soyez aussi hermétiquement blindé, mais voici une bonne demi-heure que nous avons quitté le bal, et une absence plus prolongée pourrait donner des soupçons… d’ailleurs absolument injustes.

Et, laissant son chevalier ahuri, elle rentra dans le bal.

Au souper, le commandant Giverny, qui a la manie des speechs, se leva et porta un toast « à Jeanne d’Arc qui avait su prendre et garder tout ce qu’elle avait voulu, au grand dépit des ennemis de la France ».

— Permettez, mon cher commandant, dit le baron, sans doute la vierge au grand cœur eut un grand mérite, mais, dans ces siècles austères, la vertu était chose plus facile.

Puis, sans songer à mal, il se tourna vers Boutesel en lui disant : N’es-il pas vrai, Boutesel, qu’avec ces lourdes armures, l’amour serait chose difficile.

À cette sortie, Jacques ne douta pas que son aventure ne fût connue. Dans quelques jours, il allait être la risée de toute la ville dont il avait été l’idole. Il fallait fuir bien loin, bien loin. Tout, plutôt que le ridicule.

Et voilà pourquoi un lieutenant de cavalerie en garnison à Rouen demande à permuter avec un officier de son arme dans n’importe quelle ville de France ou d’Algérie.

Avis aux amateurs.

LA BELLE OLYMPIA
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Voyez-vous, commença le commandant Chavoye, je ne partage pas l’avis de quelques pessimistes qui trouvent Paris affreux pendant les fêtes nationales. La vue de ces drapeaux claquant aux fenêtres, de ces petites boutiques, de ces manèges de chevaux de bois tournant avec des ronflements d’orgues de Barbarie, de cette joie populaire débordant sur les trottoirs ensoleillés, a toujours eu le don de me causer une béatitude indéfinissable. Peut-être se mêle-t-il à cette sensation je ne sais quel lointain souvenir d’enfance, à l’heure bénie où ces splendeurs avaient pour notre âme naïve des éblouissements d’apothéose. C’était la joie, la richesse, le bonheur qui nous apparaissaient dans une espèce de rayonnement chimérique. Nous regardions ces échoppes toutes reluisantes de verroteries, de tambours, de trompettes, de choses magnifiques on fer-blanc ; les poupées, les polichinelles, à la lumière des lampes nous semblaient des fées et des génies, et le marchand qui trônait au fond de sa baraque nous faisait un peu l’effet d’être le père Éternel.

Mais ce que je regrette surtout, ce sont les grosses femmes, non pas ces Fatmas ou ces Feridgés exotiques qui se contentent d’exhiber un joli visage, même encadré de sequins, et croient avoir tout fait lorsqu’elles nous ont exécuté le pas des écharpes pendant cinq petites minutes au son d’une musique orientale ; mais les femmes colosses – les belles Lyonnaises, les majestueuses Mâconnaises qui pesaient trois cents livres à dix-huit ans, et qui, pour nous prouver qu’elles étaient parfaitement constituées, soulevaient une robe de satin cramoisi et nous montraient leur mollet.

Ah ! ce mollet, ou plutôt ce poteau énorme enserré dans un bas de coton rose qui moulait la jambe, jusqu’au genou, terminé en haut par une jarretière fanfreluchée, et finissant en bas dans une bottine de velours noir qui paraissait microscopique ! Quelle émotion remuait notre âme puberte d’adolescent quand, moyennant un léger supplément de dix centimes, la grosse dame nous annonçait, avec un sourire bienveillant, que nous pouvions toucher ! Et nous touchions, ou plutôt nous palpions ces rondeurs, ces énormités, avec une main timide et qui tremblait un peu, le cœur envahi par je ne sais quel sentiment très… spécial, très peu avouable, mais exquis.

Depuis, nos goûts sont devenus plus affinés. Il est évident qu’une créature très svelte a sa poésie, surtout habillée, mais dame, alors, nous avions des préférences très Turques, nous aimions les grosses femmes, et, quand on nous parlait d’une belle fille, nous ne demandions jamais :

— Comment est-elle ?…

Ce qui, au fond, nous était assez indifférent, mais :

— Combien pèse-t-elle ?

Si son poids dépassait cent kilos, nous courrions au rendez-vous. Et voilà !

C’est beau la jeunesse ! c’est beau d’être sous-lieutenant, d’avoir vingt ans, et une esthétique canaille ! C’est si beau d’aimer… tout ce que nous n’aimons plus.

Donc, en ce temps-là, j’avais un galon sur la manche, une contre-épaulette sur l’épaule gauche et j’habitais 57, avenue de Saint-Cloud, une maison très décrépite qui datait au moins du grand roi. Mon propriétaire, la perle des hommes, n’avait qu’un défaut – défaut grave – c’était de ne pas admettre de femme dans son immeuble :

— Monsieur, m’avait-il dit, en me louant son second étage à un prix d’ailleurs modéré, j’habite au premier un appartement qui a abrité successivement mon père, colonel de la garde impériale, et mon grand-père, notaire du roi. C’est vous dire que mon seuil vénéré ne saurait jamais être franchi par une de ces créatures qui ont oublié la pudeur de leur sexe pour embrasser la carrière lucrative du libertinage.

Je m’étais incliné, persuadé que je trouverais un moyen d’éluder cette consigne gênante pour mes appétits dépravés ; mais mon propriétaire avait la déplorable coutume de passer la soirée à son balcon, d’où il fouillait de son œil de lynx tout l’horizon de l’avenue, depuis la place d’armes jusqu’à la rue Duplessis, et bien souvent il m’avait ainsi obligé à rebrousser honteusement chemin vers l’hôtel des Réservoirs avec la compagne potelée que le sort m’avait jetée cette nuit-là dans les bras.

Or, une année – mon Dieu ! qu’il y a longtemps de cela ! – nous avions été avec les camarades à la foire de Sceaux, et nous étions entrés en bande chez Olympia, la belle Bordelaise. À la porte, une grande toile représentait une admirable créature – un Rubens – contemplée par des académiciens en frac vert, par des généraux et par un tambour-major qui lui arrivait à peine à hauteur du nombril. Bien entendu, c’est moi qui avais entraîné les officiers. Ah ! mes enfants, quelle femme ! Elle était là, debout, sur une estrade, coiffée avec un diadème, des perles enroulées dans ses cheveux noir-bleu, des yeux immenses ; et émergeant au-dessus d’un corsage brodé d’or une poitrine !… Non, ce n’était pas une poitrine, c’était une montagne invraisemblable de neige, un amoncellement extravagant de chair veinée de bleu, devant lequel je restais médusé et ahuri. Jamais je n’en avais vu autant à la fois.

Sur cette poitrine, il y avait un mouchoir de dentelle – on eût dit un petit papier à cigarette cherchant à recouvrir un melon – et sur ce mouchoir, un poids de vingt kilogrammes en fonte, et, sur ce poids, un verre rempli de bière qui se trouvait ainsi juste à hauteur des lèvres purpurines de la dame.

Et Olympia disait avec une voix de basse-taille :

— Mesdames, messieurs, voilà comment, moi, je prends mon bock.

Saperlipopette, quelle gaillarde ! Mes camarades, les pauvres, se sentaient légèrement écœurés, mais moi j’étais au septième ciel.

Je n’ai pas besoin de vous dire si j’atteignis le huitième quand il me fut permis à mon tour de toucher le mollet – ce bloc marmoréen pour lequel j’eusse donné tout entier et Danton compris – celui de la Révolution.

Et quand la maîtresse de la poitrine eburnéenne et du mollet Dantonesque me tendit son assiette, j’y jetai une belle pièce de cent sous – le trentième de mes appointements, s.v.p., en accompagnant mon offrande d’un regard capable d’incendier les docks du magasin à fourrage.

— Ah çà ! es-tu fou ? me dit le lieutenant Mossier.

— Je ne suis pas fou du tout, mais la belle Olympia m’accordera ses faveurs.

Il y eut une explosion de rires et de plaisanteries fines qui n’arrivèrent pas à hauteur de mon dédain. Je ne sais pourquoi l’on me parla d’un doigt dans un chapeau ; on prétendit aussi que la vieille maison de l’avenue de Saint-Cloud allait tasser de plusieurs centimètres. Moi, je laissais dire, marchant tout vivant dans mon rêve étoilé.

Le lendemain à midi, j’envoyais à Olympia un billet incandescent par mon ordonnance. Ô joie !… Ô ivresse !… Elle répondit qu’elle acceptait un rendez-vous pour le soir même, après la représentation.

Dans la journée, pour tromper mon impatience, je fis exécuter quelques travaux de consolidation jugés nécessaires. Le menuisier du génie vint mettre de solides étais à mon lit, et à mon unique fauteuil, le tout fixé avec de solides crampons de fer, ce après quoi il m’affirma que mes meubles pouvaient supporter un poids de trois cents kilos, ce qui était plus que suffisant.

Le soir venu, je choisis sur la place d’Armes le fiacre attelé du plus vigoureux cheval : une fois d’ailleurs la belle installée sur la banquette, mes camarades, toujours complaisants, poussèrent résolument à la roue avec moi, sans cela jamais nous n’aurions pu démarrer. C’est ainsi, dignement escortée par la fine fleur de la cavalerie, française, qu’Olympia fit son entrée triomphale dans l’avenue de Saint-Cloud. Il était heureusement près d’une heure du matin, le balcon était enfin désert, et tout dormait dans ma caduque demeure.

À chaque pas qu’Olympia risquait dans l’escalier, chaque marche craquait terriblement, mais moi je toussais pour dissimuler. Enfin nous arrivons sans encombre dans mon nid d’amour.

Nous nous ruons tous les deux sur mon lit de soldat solidement étayé, et tout a coup j’entends un vacarme épouvantable. Le plancher de la vieille maison s’était effondré sous le poids imprévu, et notre lit avait dégringolé sur le premier étage juste à côté de celui de mon propriétaire. On eût dit deux lits jumeaux.

Ce propriétaire était un brave – je vous ai dit qu’il était fils d’un colonel de la garde impériale – et, me regardant sans stupeur apparente, il se mit sur son séant, et me dit avec calme :

— Je vous y prends, monsieur. Vous m’aviez pourtant juré de ne jamais recevoir de femme chez moi.

— Pardon, monsieur, ripostai-je en me redressant à mon tour, je n’ai nullement manqué aux clauses de mon bail.

— Eh bien, et votre… compagne ?

— Ce n’est pas une femme. C’est un phénomène.

FIN

TABLE
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la prise de plewna
manque de mémoire
casque et cuirasse
olga kratieff
le pardon
un conseil
l’idée du général
train manqué
tous séminaristes !
le constat électrique
a mourmelon-les-bains
le figurant
chiens et chats
le cœur de nini
brune ou blonde ?
la pénitence
la vertu récompensée
noir et blanc
le traitement
l’ours et la sentinelle
la ronde
l’éternuement
l’écumeur des places
soirée gâchée
la sidi-brahim
l’éléphant
le haubert
la belle olympia
